Catégorie : Fiction

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Fiction #2 : Le Connétable

Le Connétable, en son temps, était un homme fameux. Il ne manquait jamais une occasion de faire parler de lui. De banquets en escarmouches, de batailles en cérémonies, il pavanait partout ses orgueilleuses moustaches et sa belle bedaine de ripailleur. Une lumière vive brillait au fond de son regard ; ses yeux, d’un noir profond, se posaient sur les êtres et les choses avec une assurance à toute épreuve. Il était le chef, on ne lui résistait pas. Grand ? Certes non. Fort ? Pas davantage. Mais cependant investi d’une telle fougue, d’une telle volonté, qu’il semblait à lui seul être capable de commander au Destin. Un geste de sa main et une ville était prise ; un mot de sa bouche, toutefois, et elle était sauvée. Lorsque le Connétable désirait quelque chose, il l’obtenait ; son entourage, docilement, exécutait tous ses caprices. « Voulons », « nous plait », tel était son vocabulaire favori. Très royal, il régentait son monde comme le soleil régente la terre des Hommes, et gare à celui qui se dressait sur son chemin ! On raconte que le dernier à lui avoir déplu finit noyé dans les douves de son château. Il était colérique, sanguin, obtus parfois, mais toujours bon vivant, bonhomme… Et la vue de ses moustaches fleuries suffisaient à exalter ses soldats ; lorsqu’ils le voyaient paraitre tout enrubanné de médailles, ils s’écriaient : « Voilà notre capitaine ! Voilà un rude gaillard ! ». Tous l’admiraient, même ses détracteurs. À la guerre comme à la table, il avait un appétit d’ogre. Il empalait les pièces de viande sur sa fourchette de même que les ennemis sur son épée : par charrettes entières. Ailes de perdrix, poulardes aux moût ardent, pâté de cerf et lardé d’ognons – rien ne résistait à son estomac d’airain, pourtant usé par le passage de cinquante-trois automnes. Depuis tout ce temps, pas une maladie, pas la moindre humeur néfaste n’avait contrarié sa digestion : il buvait la vie à grande gorgées, et pour faire bonne mesure, il épongeait le tout avec deux miches de pain par jour…

Néanmoins, le Connétable avait un secret.