Ma conception du récit historique

Il y a quelques jours, les remarques d’un lecteur à propos de Toulouse 1211 m’ont mis la puce la l’oreille. Cette nouvelle est une fiction historique : un genre littéraire, je crois, qui pose de nombreuses questions. Les anachronismes sont-ils permis ? L’auteur doit-il retranscrire à la lettre le déroulement des faits ? Mes deux sous.

Le réalisme n’est pas la réalité

Maupassant pensait que la fiction était plus réaliste que la réalité. Ce qui est réaliste, c’est ce qui est vraisemblable. Ce qui est réel, c’est ce qui s’est vraiment passé. Voilà deux choses très différentes. Si bien que produire un récit historiquement plausible n’inclue pas nécessairement de relater les faits. Ce qui me séduit, moi, c’est l’ambiance, les couleurs, l’esprit d’une époque. Quand une époque me plait, je tâche d’en saisir l’essentiel, et je l’insuffle dans mes récits. Ça passe par la documentation : lire les textes d’alors, comprendre les moeurs, appréhender les équipements, les technologies… Je fais un maximum de recherches pour rédiger un texte crédible. Mais c’est un jeu d’illusions, un théâtre. Ce que je raconte n’est pas vrai. Je ne cherche pas à savoir ce qu’a réellement dit ou pensé tel personnage. J’invente, je brode, je transmets des impressions. Si je peignais au lieu d’écrire, je ne serais pas un peintre photo-réaliste. Prendre la réalité historique en photo ne m’intéresse pas. En revanche, pour filer la métaphore, je peindrais ce genre de tableaux :

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La Mort de Léonard de Vinci, Ingres (1818)

Léonard de Vinci est-il mort dans les bras de François Ier ? Non. Les deux hommes étaient pourtant amis. Il n’est pas délirant de les représenter de cette façon. Cette scène, peinte trois-cents ans après les faits, n’est pas historiquement exacte, mais elle est bel et bien historique. Et quelle scène ! C’est ainsi que je prétends écrire. Les faits sont pour moi une matière première que la fiction transcende. À mes yeux, le domaine de la réalité s’arrête où commence celui du symbole et du romanesque.

D’indispensables anachronismes

J’ai souvent discuté des anachronismes. Encore l’autre jour, nous en parlions sur Twitter. Un Albigeois du XIIIe siècle peut-il évoquer son « stock de flèches » alors que le mot « stock » est un anglicisme beaucoup plus récent ? Un Celte de l’Antiquité peut-il parler de la Gaule et des Gaulois, alors que ces termes n’étaient utilisés que par les Romains ? Certains disent : non, ce n’est pas logique, c’est anachronique. Moi je dis : oui. Pour deux raisons.

La première, c’est que tout récit d’Histoire ancienne est de toute façon anachronique. Dès qu’il s’agit du Moyen-Âge, la langue même du récit est anachronique. Savez-vous à quoi ressemble le Français d’il y a cinq-cents ans ? « Sotz Henotins ! Laxatiques droncquars ! Vous estes dignes que lon vous maine paistre ! » Personne ne veut lire en se référant toutes les trois lignes aux notes en bas de page. On est bien obligés de moderniser la langue, de trouver des mots compréhensibles. Et donc, d’être anachroniques.

La seconde raison, justement, c’est qu’il faut savoir parler la langue de son époque. Un écrivain a une mission, une seule : se faire comprendre. Être obscur est un crime capital. Si le mot le plus juste date du XIXe siècle et non du XVIIIe, que faites-vous ? Vous en trouvez un autre, qui fera moins d’effet ? Ça vous regarde… En ce qui me concerne : jamais de la vie. Je préfère un mot anachronique mais évocateur qu’un mot historiquement correct qui ne touchera pas tout de suite votre imaginaire.

Parler au plus grand nombre

Cependant, je crains qu’une part non négligeable du lectorat « historique » ne pense pas comme moi. Il est constitué de passionnés qui traquent ce qui leur semble des erreurs, mais qui ne sont, à mon sens, que partis pris artistiques. Je suis toujours frappé par les titres que je vois passer sur Amazon. Ils évoquent des thèmes précis, circoncis, des thèmes de spécialistes… Si ces livres existent, c’est qu’ils ont un public. Je respecte ce public d’érudits, d’authentiques nerds, dans le plus noble sens du terme. Mais quand j’écris, donner à une minorité d’experts la confirmation de ce qu’ils savent déjà ne me réjouit pas beaucoup. Mon objectif est de distraire le non-initié, de capter son attention et de lui faire passer un bon moment. Si je peux lui apprendre quelques trucs au passage, tant mieux ! Mais on n’apprend rien aux gens qui ne sont pas intéressés…

Comment intéresser les néophytes ? Comment parler à tout le monde, et pas seulement aux fanatiques de l’Histoire ? Voilà les questions que je me pose.

Ce que j’aime particulièrement lorsque j’écris un récit historique, c’est prendre appui sur les clichés et m’en servir comme d’un marchepied vers de plus subtiles nuances. Par exemple, dans Tumultus, il est souvent question de la Gaule et des Gaulois. Je précisais à l’instant que ces termes sont impropres dans la bouche d’un Celte du Ier siècle avant Jésus-Christ. Pire encore, ils suggèrent une réalité trompeuse, celle d’une Gaule unie faisant face à l’envahisseur romain. Pourtant, j’utilise ces expressions. Je les mets dans la bouche de personnages qui, historiquement n’auraient pas pu les prononcer. Pourquoi ? Parce que si j’avais parlé, au lieu de Gaulois, de Vénètes, d’Osismes, de Namnètes, de Coriosolites et de Riedones, personne n’aurait rien compris ! Si ce n’est les passionnés de l’Âge du Fer et quelques esprits particulièrement curieux, personne n’aurait dépassé les premières pages. « Gaulois », au contraire, ça parle à tout le monde. Alors une fois l’attention du lecteur captée, une fois qu’il a clairement identifié où et quand se déroule l’intrigue, je peux développer, nuancer. Ceux qui liront Tumultus apprendront qu’effectivement, la Gaule n’était pas unie, qu’elle était composée d’innombrables tribus, parfois rivales. Les clichés tomberont un à un. Mais pour parler à tous, c’est bien des clichés qu’il faut partir. Ils sont une sorte de glaise dans l’esprit des gens, qu’au fil des pages on peut façonner en quelque chose de plus authentique, de plus réaliste.

En résumé : être vraisemblable et non strictement factuel. Être compréhensible, quitte à utiliser des anachronismes. Rebondir sur les clichés pour mieux leur tordre le cou. Le tout dans le but d’intéresser les néophytes.

Voilà comment je m’y prends. Voilà quelle est ma conception du récit historique.

 


♥️

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