L’élégance masculine

Je vous ai souvent parlé de mon amour pour l’Histoire, pour la peinture, pour la sculpture ; j’ai partagé avec vous, sur ce blog et sur mes réseaux sociaux, de nombreuses oeuvres d’art de toutes les époques… Mais je ne m’étais jamais ouvert en public de cette passion bizarre qui est aussi la mienne : l’élégance masculine. En 2019, porter costumes et cravates, souliers et pardessus, le tout sans y être obligé, et sans occasion particulière, a de quoi susciter l’étonnement, sinon la moquerie. Eh bien, je suis un geek du vêtement. C’est un aveu. Au fond de ma campagne, je m’habille comme personne ne s’habille et je frémis quand je vois une cravate sans goutte. Je ne sais pas trop quand ça m’est venu. Il y a encore quelques années, je n’avais qu’un seul critère dans le choix de mes vêtements : le confort. Même si j’accorde une importance excessive à l’esthétique de manière générale, j’ai longtemps méprisé le sempiternel costard, symbole de l’homme politique, symbole du banquier, de l’employé, affublés d’habits qui ne leur ressemblent pas, et qu’ils portent trop grands… Et puis un jour, une sorte de révélation. Peut-être à cause de Max Raabe, de la série Suits, peut-être à cause de Downton Abbey, ou de Leyendecker avec ses incroyables illustrations. Toujours est-il que j’ai pris mon courage à deux mains et que j’ai franchi le pas.

 

Downton_Elegances
Rien de plus beau qu’un été anglais. Sinon un hiver anglais.

2017. Me voilà achetant mes premières chemises. Trop grandes, évidemment. Tout le monde commence par s’habiller trop grand. Et puis une veste thermocollée affreuse – à KIABI, je me souviens. À l’époque, je voulais faire beaucoup avec peu, je voulais que mes maigres ressources suffisent à renouveler l’essentiel de ma garde-robe. J’ai appris depuis que qualité vaut mieux que quantité, mais c’est une autre histoire. Passés les premiers errements d’un jeune homme en quête d’élégance, renseignements pris et quelques dizaines d’heures de lèche-vitrine plus tard, j’entre dans un nouvel univers. Je découvre le rigorisme du tailloring anglais, ses tweeds, ses tissus lourds et structurés aux teintes champêtres, qui vous donnent envie de chasser à courre au fin fond du Yorkshire… Et puis l’impression de liberté qui se dégage des costumes italiens : épaules naturelles, chemises ouvertes jusqu’au nombril, coton, lin, soie, chaussures à boucles, pantalons feu-de-planche, chevilles nues, boutonnières fleuries… Une période de doute, cependant, succéda à ces belles découvertes. J’étais tiraillé entre deux principes. D’une part, m’habiller comme je le voulais, quitte à choquer, au nom de la liberté, et, j’avoue, d’un certain sens de la provocation. Et d’autre part, me fondre dans la masse, ne pas faire de vagues pour ne pas attirer le regard et les remarques désobligeantes, pour ne pas avoir à m’expliquer. J’étais sur le point de céder aux plus fades compromis quand j’ai lu cette phrase sur un forum, qui m’a frappé. On reprochait à un étudiant de porter des costumes, comme si ça n’était pas de son âge, et il répondait : « Je n’ai pas l’intention d’attendre la quarantaine pour m’habiller selon mes goûts. » Paroles de bon sens que je tâche de m’approprier depuis.

Elegance_Lewendecker
Il y a dans certaines illustrations de Leyendecker un je-ne-sais-quoi qui me rappelle la manière dont mon père s’habillait. Ici, la chaussure, la cassure du cuir, la coupe du pantalon…

2018. Je me procure quelques gilets sans manche, avec revers et pattes de serrage, ainsi que mon premier beau jean, en toile selvedge. Je porte le tout en bras de chemise, avec des bijoux simples, bracelet de perles de bois la plupart du temps. Le style casual chic par excellence. Pourtant, ça ne me suffit pas. Les mois passent et j’achète mes premières vestes, mes premières cravates, mes premiers carrés de poche – cet accessoire qui change tout… Et ce fut l’incident. *Musique dramatique.* Un après-midi, on frappe à la porte. Équipé de ma belle veste en lin, d’un jean certes, mais malheur à moi, d’une cravate et d’un carré de poche, j’ouvre… ! Le voisin qui venait chercher un renseignement me dévisage, hésite entre tu et vous, et peu importe ce qu’il dit ensuite, le dit d’un ton si froid, si distant, que je comprends sitôt que mon look a le pouvoir de me couper du monde. En tout cas, d’une partie du monde. Si j’habitais dans une métropole, les choses seraient différentes. Ça n’empêche que dans mon petit village du sud de la France, l’élégance masculine passe pour une déclaration de guerre : celui qui en fait preuve semble vouloir se placer au-dessus des autres, il se donne des airs de parisien, crime parmi les crimes au temps des gilets jaunes. Depuis, ce fameux voisin me vouvoie systématiquement, alors qu’il me tutoyait jusqu’alors. Ça m’attriste mais il faudra que je m’y fasse.

PittiUomo_Elegances
Les excentricités du Pitti Uomo, rendez-vous bisannuel du style masculin.

Au final, je crois que j’aspire à être un homme élégant, mais que je ne parviens à être qu’un dandy, un dandy très vague. Saviez-vous que le dandy est l’exact inverse du gentleman ? Aujourd’hui, ces deux termes sont devenus quasi synonymes, mais à la base, l’homme élégant (ou gentleman) est conformiste ; souvent bourgeois, il est soucieux, par sa toilette, de montrer la classe sociale à laquelle il appartient. L’homme élégant ne sort pas du moule, il ne se fait pas remarquer ; il donne simplement des gages, il dit : « Je suis de votre monde. » Les dandies, au contraire, sont des aristocrates, de naissance ou de coeur ; dégoûtés par la ploutocratie triomphante et le monde moderne, ils brisent les codes vestimentaires, choquent en produisant ce qu’ils appellent un effet… C’est d’ailleurs pourquoi Balzac écrit : « Le dandysme est une hérésie de la vie élégante. » Bien sûr, ces principes datent du XIXe siècle, mais il me semble qu’on les retrouve aujourd’hui. Le gentleman de nos jours ne porte plus le costume, parce que presque plus personne ne le porte. Il est poli, souriant, son mot d’ordre est de ne pas sortir du lot et de mettre tout le monde à l’aise. Peut-être même qu’il porte des t-shirts, imaginez. En somme, le gentleman du temps présent est tout le contraire de ce sale gosse dont les goûts vestimentaires datent pour l’essentiel des années vingt, et qu’il a le culot d’afficher en public… Je suis ce sale gosse. Une grande partie de moi est conformiste et se sent mal à l’aise à jouer les dandies. Excentrique, j’aurais voulu ne pas l’être. Mais je suppose qu’à ça aussi, il faudra que je me fasse, car je n’ai pas l’intention de remettre des t-shirts.

2019. L’année commence, et après deux ans de tâtonnement stylistique, je crois que les planètes s’alignent, je crois que j’arrive enfin à accorder mes vêtements avec mon humeur, et, pardon pour ce grand mot, avec ma personnalité. Ma garde-robe compte une belle paire de souliers, quelques costumes dont deux trois-pièces, des chemises à ma taille – à cols italiens, parce que j’adore ça –, et suffisamment de cravates pour choquer tout le voisinage. Je songe à m’essayer aux bretelles, aux bottines ; un jour, il me faudra des gants dignes de ce nom. Mais chaque chose en son temps. J’ai encore beaucoup de progrès à faire et beaucoup de choses à découvrir, probablement autant qu’en littérature. Le sartorialisme, car c’est le mot, est un vaste sujet, et je conseille à ceux qui aiment les belles choses de s’y plonger : ils n’en ressortiront pas indemnes.

J’aime mon nouveau look, mais je souffre encore du regard des autres. Cet article est ma thérapie : je n’ai pas dit mon dernier mot. Il faut bien faire de son passage sur Terre quelque chose d’un peu joli, vous ne pensez pas ? Si cela vous intéresse, j’écrirai d’autres articles sur le sujet.

Et sur ce, quittons-nous en musique…

7 comments

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  1. Pauline M. Licoph

    J’ADORE !!! Je suis certaine que tu n’es pas le seul à la recherche de cette élégance et que comme toi, beaucoup ont peur de suivre leur envie et leurs goûts. Il faut tellement de courage pour être absolument soi-même, surtout quand on n’est pas né à la bonne époque. Bravo si tu t’en approches, bravo si tu l’affiches, et surtout de cette manière ! Mais je pense qu’on peut être un gentleman-dandy d’une certaine façon… En tout cas vive les cravates ! Ma cravate à moi, c’est le foulard, et je le porte comme toi avec le regard désapprobateur des gens qui me trouvent trop jeune pour ce genre d’accessoires… Je choque plus avec un foulard autour du cou qu’avec un string entre les fesses, c’est hallucinant ! Pauvre monde… Quoi que soit ta voie, suis-là si elle te fait du bien, un seul mot d’ordre, seul ton regard compte sur toi-même. Aime-toi et le ciel…, heu non, et les autres on s’en fiche !

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  2. Jeanne

    Ouiii!!! Moi aussi, je t’encourage et te soutiens. En fait, ce que tu dis me fait beaucoup penser à ce que j’ai pu lire sur des blogs mode… un en particulier que je suis depuis 2011, qui était au départ le blog d’une aspirante romancière, et dont j’ai vu l’évolution sur toutes ces années (elle a une passion pour le rétro et les vêtements d’époque, qu’elle chine dans des magasins de seconde main). Elle parle aussi du regard des autres, d’avoir l’air trop apprêtée juste pour aller faire l’épicerie, mais, globalement, son expérience a été positive. Je crois que c’est plus facile à cet égard pour les femmes que pour les hommes…

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    • Loïc Dossèbre

      Merci. 💜
      En effet, c’est sans doute plus facile pour les dames que pour les messieurs. Il parait qu’en Italie, les hommes ont davantage tendance à la coquetterie. J’adore la cuisine italienne, mais je ne sais pas si mon teint d’Irlandais supportera le soleil…
      Ça m’intéresse, ce blog ! Tu as un lien ?

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