Les gilets jaunes ou la quête de la double souveraineté

Cela fait près d’un mois que le mouvement des gilets jaunes a commencé. Personne ne sait au juste qui sont ces pauvres diables qui envahissent les rues et les ronds-points. Ils n’ont constitué aucune délégation capable de les représenter sérieusement et se font tantôt traiter d’anarchistes, tantôt de factieux d’extrême droite. Dans ce fatras bizarre où s’entremêlent fausses nouvelles issues des réseaux sociaux et fakenews d’État, voici mon analyse – elle vaut ce qu’elle vaut. Elle se base sur ce que j’ai entendu à droite et à gauche, sur ce que j’ai vu de mes yeux ou à la télé, ainsi que sur un échantillon de tracts émis par les gilets jaunes.

Si beaucoup de ces manifestants – pour ne pas dire révoltés – ont des opinions tranchées et souvent contradictoires sur tous les sujets de la vie, ils s’accordent sur une chose : le caractère apolitique de leurs revendications. Ils ne veulent pas des politiciens et dans un premier temps, les politiciens le leur ont bien rendu. LaREM a méconnu ce mouvement avant de le mépriser et de le couvrir d’épithètes toutes plus aberrantes les unes que les autres. (On se souvient de Darmanin évoquant la « peste brune »…) L’inénarrable Jean-Luc Mélenchon – la République, c’est lui –, parlait il n’y a pas si longtemps des gilets jaunes avec une toute petite voix, hésitante, ne sachant pas si ces gens étaient de son bord idéologique, ou de celui de l’ennemie : Marine Lepen, qui quant à elle surfa dès le début sur la vague de mécontentement. Ce fut la seule, avec Nicolas Dupont-Aignan, mais ne nous y trompons pas, ils furent bien vite rattrapés par leurs collègues des autres partis d’opposition, lorsque devint évident le poids politique des gilets jaunes, capables à eux seuls de faire bouger les lignes, sinon de renverser la table…

Alors vint le temps de ce que certains ont appelé : la récupération. Je vais plus loin, et je dis : l’infiltration, le détournement. C’est ainsi qu’on vit Xavier Renou, chef du rassemblement d’extrême gauche  « Les Désobéissants »  – toute ressemblance avec « Les Insoumis » est purement fortuite –, écumer les plateaux de télévision, gilet jaune sur les épaules. Il y eut aussi Christophe Chalençon, candidat malheureux aux dernières législatives pour un parti de droite, qui proposa rien de moins que la nomination du Général Pierre de Villiers à la tête du gouvernement… Tout le monde peut se déguiser en gilet jaune ; beaucoup tentent l’aventure.

À partir de là, comment s’étonner que les gilets jaunes affichent sur leurs tracts des revendications si contradictoires ? Je lis sur telle publication : « Bien accueillir les demandeurs d’asile. » Sur telle autre : « Arrêt des flux migratoires compte tenu de la profonde crise civilisationnelle que nous vivons. » Les uns veulent la dissolution du gouvernement et la tenue d’une assemblée constituante ; les autres veulent un militaire au pouvoir, pour « rétablir l’autorité ». Impossible à tenir. Pas de solution, d’après moi, sauf à ce que les gilets jaunes forment un parti politique, ce qui serait la pire des choses, tant pour leur crédibilité que pour l’aboutissement de ce que je crois être le coeur de leur revendication – j’y viens.

Pour y voir clair, je pense qu’il nous faut passer toutes ces revendications dans l’alambic : faire chauffer la substance, pour que s’évapore le superflu et ne reste que l’essentiel. Concrètement, éliminer les revendications éparses, qui ne sont exprimées  que par des activistes parachutés, et ne conserver que celles qui sont systématiquement formulées par les gilets jaunes ; les vrais, ceux qui construisent des cabanes sur les ronds-points, et y dressent des sapins de Noël.

Ce qui revient le plus, et ça n’aura échappé à personne, c’est : « On veut des sous ! » Un article publié dans un journal dont le nom m’échappe, entrevu dans le bavardage incessant de mon fil Twitter, titrait : « Des sous, des sous, des sous ». Plus de pouvoir d’achat, c’est le principal. Pour atteindre cet objectif, les mesures proposées par les gilets jaunes sont multiples : inscrire dans la Constitution l’impossibilité pour l’État de prélever plus de 25% de la richesse produite par les citoyens, augmentation du SMIC – les pourcentages varient –, annulation de la dette… Quoi qu’on pense de ces mesures et si diverses soient-elles, elles sont cohérentes : elles visent, non à ce qu’on accorde une aide ou une quelconque allocation aux gens dans le besoin, mais à ce que chacun puisse vivre dignement de son travail. Cela signifie que les gilets jaunes ne veulent pas l’aumône mais qu’on cesse de piquer dans leur portefeuille, alors que de plus grandes fortunes échappent à l’impôt. Ce sont des travailleurs ; ils veulent être financièrement souverains, c’est à dire avoir les moyens de se débrouiller tous seuls. Il faut vraiment être bouché à l’émeri pour ne pas entendre ces hommes et ces femmes désespérés qui, lorsqu’on leur tend un micro, hurlent leur envie de pouvoir faire des cadeaux à leurs enfants, de pouvoir soigner leurs vieux, d’avoir des loisirs, de ne plus être des moins que rien, corvéables à merci… Ils veulent vivre, tout simplement. Mieux : ils veulent reprendre le contrôle de leur vie, qui leur échappe un peu plus d’année en année, de quinquennat en quinquennat. C’est ce que j’appelle la souveraineté personnelle, le droit d’être libre de ses loisirs, de son temps de repos, le droit d’évoluer dignement dans la société, privilège inaccessible à celui qui est à découvert le dix du mois. Certains même sont des antivax, demandent la liberté de la santé, la fin des lobbies pharmaceutiques et des lobbies tout court. À titre personnel, je suis pour la vaccination obligatoire, mais il faut voir ici la volonté des gilets jaunes de choisir pour eux-mêmes, d’être, à l’échelle de leurs maisons, de leurs foyers, des individus souverains.

Et voilà qu’ils chantent la Marseillaise à pleins poumons et qu’ils agitent des drapeaux français. Leur pays, c’est tout ce qu’il leur reste. Bien sûr, on a vu sur les Champs Élysées quelques graffitis anarchistes, et deux olibrius, l’un brandissant une bannière à fleurs de lys, l’autre un portrait de Che Guevara. Il n’est pas de rassemblement dans le monde sans drapeau breton, parait-il. Ça n’empêche que l’immense majorité des gilets jaunes arborent le bleu-blanc-rouge en scandant : « Allons enfants de la patrie… » Ils protègent la tombe du Soldat inconnu, entourent sa flamme restée vive d’une multitude de barrières métalliques – image trop rare sur les chaînes d’info. En somme, ils aiment la France, ils aiment ses symboles, et les portent hauts et fiers. D’ici à penser que la souveraineté qu’ils réclament pour eux-mêmes, ils la réclament aussi pour le pays, il n’y a qu’un pas ; que je franchis allègrement. Ils pressentent, au fond, que l’une ne va pas sans l’autre.

Certains parlent de sortir de l’Union européenne, de sortir de l’OTAN. Ces demandes, qui semblent tout droit sorties d’un communiqué de l’UPR, sont trop précises pour ne pas être le fait d’agents militants, vraisemblablement minoritaires. Mais force est de constater que la plupart des mesures réclamées par les gilets jaunes, pour restaurer leur souveraineté personnelle, dépendent directement de la souveraineté nationale. Augmenter drastiquement le SMIC ? Impossible, dit-on, sans dévaluer la monnaie, dont la France n’a pas le contrôle, puisque c’est de l’euro dont il s’agit. Lutter contre l’évasion fiscale ? Difficile, quand des pays membres de l’Union européenne sont des paradis fiscaux, auxquels nous sommes liés par des accords contraignants. Sans même parler de l’Union européenne, nombreux sont les gilets jaunes à pester contre les normes internationales qui s’imposent à eux dans le cadre de leur activité professionnelle. Je pense notamment aux agriculteurs, qui se voient interdire d’utiliser certaines semences, de planter telle variété de tomate ou tel genre de maïs pour satisfaire, parait-il, aux exigences de quelques puissants marchands de graines… Il y a une véritable défiance pour ce qui, de l’international, s’impose à la France, de même pour ce qui, de la capitale s’impose à la province. Si le paysan des montagnes de l’Ariège est méfiant face aux directives de Paris qui lui expliquent comment cultiver sa terre, ce qui est bon pour lui voire ce qu’il doit penser, comment s’étonner qu’il se rebiffe face à des dispositions qui surpassent les institutions françaises ?

Pour se convaincre de ce que je dis là, il n’y a qu’à jeter un oeil aux réactions inouïes qu’a provoquées chez les gilets jaunes la signature du Pacte de Marrakech. Ce fameux traité, réputé non-contraignant, qui comporte quarante-huit fois la formule « nous nous engageons… », et qui pose les bases d’un système mondial pour des « migrations sûres, ordonnées et régulières ». Qu’un tel texte, même s’il ne s’agit au fond que d’un accord de principe, soit signé sans être soumis au peuple par référendum, voilà qui fait grincer quelques dents. Les dents de ceux qui veulent rester souverains, libres de choisir pour eux-mêmes, et à qui on a volé ce droit, un jour funeste de février 2008, tandis que M. Sarkozy signait un texte en tout point semblable à celui qui avait été repoussé par les Français, par référendum, trois ans plus tôt… (Précisons que le gouvernement de l’époque n’a pas hésité à amender notre Constitution pour permettre l’entourloupe.)

Bref. Je crois que ce qu’on a d’abord pris pour un mouvement de protestation contre la vie chère est en fait beaucoup plus profond. Il commence par la revendication de libertés personnelles : liberté de mieux vivre, d’être mieux considéré, de choisir pour soi-même ; et il se poursuit avec des revendications de libertés nationales : référendum d’initiative populaire, indépendance des institutions, luttes contre la finance mondialisée… C’est la quête de la double souveraineté ; la souveraineté pour soi, et la souveraineté pour la France.  Le prix de l’essence fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres, mais le stock était vaste, il augmentait depuis longtemps : toute cette matière inflammable, c’était la frustration des Français, accumulée depuis des décennies. Aujourd’hui, les questions qui se posent à nous dépassent de loin les taxes sur le carburant, le montant des primes de fin d’année ou le prix de la vaisselle d’Emmanuel Macron. Elles sont : Avons-nous le droit de décider pour nous-mêmes, à titre individuel et à titre collectif ? Sommes-nous un peuple, une nation ? Et voulons-nous que cette nation soit indépendante dans le monde ? La façon dont nous résoudrons ces problèmes déterminera dans quelle civilisation nous vivrons à l’avenir. Le choix nous appartient – le mouvement des gilets jaunes continue.

Image de couverture : Allégorie de la Révolution en l’honneur de Jean-Jacques Rousseau, Nicolas Henri Jeaurat de Bertry.

Commentaires

2 comments on “Les gilets jaunes ou la quête de la double souveraineté”
  1. Jeanne dit :

    Ça se tient. Et ça va dans le sens d’un truc auquel je suis en train de penser en ce moment (par rapport aux révolutions, aux droits et aux acquis sociaux).
    Sache en tout cas qu’hier soir, mon chum a demandé à mon père, qui vit en France et qui est ici pour les Fêtes, de quoi il retournait avec les Gilets Jaunes, et que j’ai fièrement défendu ton point de vue. J’ai dit que j’avais lu cet article de blog et que je comprenais tout à présent et que j’allais le leur expliquer. (Oui, il y avait une bouteille de vin rouge présente lors de la conversation.)

    Aimé par 1 personne

    1. Le vin rouge est le meilleur ambassadeur de la souveraineté française ! 😂

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s