Gilets jaunes, déclic et changement de cap

D’après mon calendrier de publication, le mois de décembre devait être consacré à un article Bilan de l’année 2018. Je comptais vous donner quelques chiffres : livres vendus, mots écrits, visiteurs sur ce blog… Je songeais à vous parler de mes Chroniques de Suxley Island, vous donner mes impressions, alors que je termine le troisième chapitre… Et puis il y eut cette fameuse jacquerie des gilets jaunes. Une actualité bouillante. Et avec ça l’impression d’être totalement à côté de la plaque. Je veux dire, à côté de la plaque, en tant qu’écrivain. On ne peut pas être poète et chanter la beauté des fleurs quand le monde explose ; on ne peut pas se contenter d’écrire des histoires divertissantes quand la donne politique est telle que chacun craint pour l’avenir – pour l’avenir proche.

Jusqu’ici, j’ai tâché de rester neutre politiquement. En public, du moins. Il y a peu, je tweetais quelque chose du genre : « Note pour moi-même, ne pas débattre avec les inconnus. » Sur le même réseau, je cite dans ma biographie cette phrase de Marc-Aurèle : « Il ne faut pas s’irriter des choses car elles s’en moquent. » Eh bien oui, que voulez-vous, ç’a longtemps été ma position. La distance, même douloureuse ; l’indifférence, feinte, la plupart du temps. Mais cette position, je ne la supporte plus – elle me pose un problème de conscience.

Il y a des choses que je ne peux pas « souffrir », comme on disait il y a deux-cents ans. Par exemple, voir l’immense majorité de mes collègues créateurs faire comme si ces manifestations des gilets jaunes étaient semblables à toutes les autres, ne pas en dire un mot, ou pire : se moquer, mépriser, insulter. Je m’énerve rarement ; cette fois, j’ai bondi de ma chaise. Si je peux comprendre ceux qui se taisent, de peur de se mettre à dos telle ou telle partie de leur lectorat, de leur public, je ne pardonne pas à ceux qui pérorent : « Beaufs, fachos, ploucs, idées nauséabondes…  ! » Comment peuvent-ils ? Comment osent-ils ? Eux qui se disent de gauche.

Voilà qui me décide à parler. Je ne peux plus me satisfaire de fictions banales, sans fond, plaisantes peut-être, mais qui ne veulent rien dire. J’ai envie de participer à ce qu’il se passe, au premier chef parce que ce qu’il se passe m’attriste, m’indigne et m’enrage. Reste à savoir comment. Trouver la forme adéquate, le ton juste, sera mon défi pour 2019. Je ne dédaigne pas la fiction, il est bien sûr possible d’y faire passer de nombreux messages, car la politique est partout, dit-on. Mais je ressens le besoin de m’exprimer directement, au premier degré. Je songe à réaliser des portraits de certaines catégories de la population, à la manière des physiologies du XIXe. Éventuellement des pamphlets, des articles de fond, je ne sais pas. Toujours est-il que j’ai envie de m’exprimer ; jusqu’ici, j’avais la nausée de ne pas le faire.

Les derniers évènements m’ont fait réfléchir. Ils m’ont ému, en même temps qu’ils m’ont inspiré. J’ai entendu plusieurs personnes dire que le mouvement des gilets jaunes leur avait rendu la fierté d’être français ; je comprends ce sentiment et je le partage. Pour la première fois depuis longtemps – depuis toujours ? – j’ai ressenti ce que c’est que la fraternité ; je me suis senti frère de gens que je méconnaissais jusqu’alors, face à ce qu’on appelle vulgairement le système. Cette république usurpée, tombée sous la coupe de ploutocrates se vantant sans complexe d’avoir accompli « le casse du siècle ». Il s’agit de démocratie, de justice, mais aussi de peuple, de nation, de souveraineté. Les Français veulent reprendre leur vie en mains, et la France, sa destinée. Une étincelle, le pays se couvre de gilets jaunes, l’incendie prend, et voilà qu’il se propage en Belgique, en Serbie, jusqu’en Irak, dit-on… Que celui qui reste de marbre face à tout cela quitte immédiatement cette page : il n’aimera pas ce qui suit.

Je crois que les mois et les années qui viennent seront décisifs. Il nous revient d’approuver ou de repousser la mondialisation – de la sublimer, peut-être, et d’en faire quelque chose qui nous ressemble. Le tournant est là, on ne reviendra jamais plus en arrière, et tandis que nous nous déchirons pour savoir sur quel chemin nous engager, ma résolution est prise : je donnerai mon avis, chaque fois que ça me sera possible. J’ai conscience de ne pas peser lourd dans le débat public, de ne compter pour rien, ou presque. Ma seule prétention est d’agir selon ma conscience, d’être un citoyen actif et non plus passif. Je vous encourage à faire de même : parlez, exprimez-vous, débattez ! Ne gardez pas vos idées pour vous. N’ayez pas peur du regard des autres, de leur jugement, n’écoutez les invectives des docteurs de la pensée. Occupez l’espace, écrivez, filmez, tweetez, ou raison sera donnée à ceux qui prétendent que nous ne sommes pas un peuple.

Pour que les choses soient claires, je n’abandonne pas mes nouvelles ni mes romans, mais je diversifie mes activités.  Dorénavant, ce blog ne sera plus seulement littéraire et artistique ; il sera également politique, et si vous me lisez toujours, nous mettrons ensemble les mains dans la glaise. À ceux pour qui le débat est insupportable : séparons-nous. Que les autres sachent qu’ils trouveront toujours en moi un interlocuteur attentif,  qu’importent leurs opinions, pour peu que nos discussions soient respectueuses.

C’est dit. Il ne me reste plus qu’à tenir mes résolutions. J’ai déjà quelques réflexions à partager avec vous, à propos des gilets jaunes et ce que je crois être la nature essentielle de leur mouvement ; je m’y emploierai sous peu, dans un prochain article. Je peux difficilement finir ce billet sans dire l’admiration que j’ai pour ces gens et la profondeur des sentiments qu’ils m’inspirent. Je songe avec un soupir que beaucoup d’entre vous ne comprendront pas et me prendront pour un illuminé, ou un idéologue de la dernière pluie ;  tant pis, nous ne vivons pas dans le même monde. Dans le mien, de monde, si l’on tend l’oreille aux champs du Languedoc, si l’on écoute ce qu’ont à nous dire les murs de Paris et les spectres de la Bretagne, on entend le bruit du canon, le Ça Ira et l’écho de quinze ou vingt siècles d’Histoire.

Image de couverture : L’Ange déchu, Alexandre Cabanel, 1847.

Commentaires

5 comments on “Gilets jaunes, déclic et changement de cap”
  1. Toujours un plaisir de vous lire, vos réflexions ont le mérite de nous faire réfléchir à notre tour

    Aimé par 1 personne

  2. Il est toujours temps de se réveiller.
    Bienvenue dans le monde réel 🙂

    Aimé par 2 personnes

  3. La Nébuleuse dit :

    Je guette ça donc 🙂 j’ai fait une tentative de ce genre sur mon blog, qui parlait déjà un peu politique au début des mobilisations… Les choses ont un peu évolué mais je crois que les enjeux fondamentaux restent les mêmes. Tout retour critique constructif est bon à prendre : https://danslanebuleuse.fr/2018/11/28/comprendre-les-gilets-jaunes-et-les-enjeux-politiques-qui-vont-avec/

    Aimé par 1 personne

  4. PMLicoph dit :

    Je continuerai à lire, mais je ne m’exprimerai pas sur le plan politique. Je me sens toujours comme une enfant dans ces histoires de grands, je n’ai pas assez d’informations, pas assez de fond pour m’exprimer sur le sujet, mais je veux bien lire les gens qui refont le monde et peut-être pourront-ils m’aider à mieux le comprendre. Bonne expression !

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    1. Salut et merci pour vos encouragements ! J’ai longtemps pensé comme vous. On sait que les médias traditionnels appartiennent à une poignée de milliardaires, on sait que circulent sur internet quantité de fausses nouvelles et de théories du complot… Difficile de démêler le vrai du faux ; difficile, dans ces conditions, d’avoir un avis.

      Seulement, si l’on renonce à s’exprimer faute d’avoir toutes les cartes en main, on laisse le monopole de la parole aux « milieux autorisés », ceux qui savent, ou prétendent savoir. C’est-à-dire qu’on se laisse gouverner sans poser de question – et ça, à mes yeux, ce n’est plus possible.

      Aimé par 1 personne

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