Entretien avec S. J. Hayes

Voilà longtemps que l’idée me trottait dans la tête. Une série d’entretiens avec les auteurs du web et d’ailleurs. L’occasion de discuter littérature, mais aussi méthodes de travail, goûts personnels, engament – ou dégagement – politique… L’occasion, surtout, de promouvoir l’édition indépendante. Aujourd’hui, j’accueille S. J. Hayes, alias Jeanne, auteur de Nocture, une romance paranormale. C’est l’histoire d’un ange et d’une démone que tout oppose ; leurs peuples sont en guerre ; ils tombent amoureux.

J’avoue que la romance n’est pas mon genre de prédilection ; c’est pourquoi il m’intéresse ; parce qu’au fond, je ne le connais pas. Suivent quelques considérations sur la littérature de genre, le kitsch, la respectabilité, la narratologie, ainsi qu’un bref aperçu des projets de S. J. Hayes pour l’année qui s’annonce ! Vous trouverez à la fin de cet article les liens vous permettant de la suivre sur les réseaux sociaux et d’acheter ses livres. Faites-le, elle le mérite. 

Ceci est une expérience, j’espère qu’elle vous intéressera – je la renouvellerai prochainement.

Assez bavardé, place à l’entretien. 


Salut Jeanne ! Merci de te prêter à cet exercice. 

En tant qu’auteur, tu écris de la romance ; en tant qu’éditrice, tu en as publié. Comment définirais-tu ce genre et pourquoi l’avoir choisi ? Je le définirais simplement : c’est une histoire d’amour qui se finit bien. Depuis que je suis petite, j’ai toujours aimé les histoires d’amour. En même temps, j’ai été élevée dans une certaine idée de la littérature, alors, pendant longtemps, ce n’était pour moi qu’un motif (et ça ne se finissait pas toujours bien) dans des projets qui dépassaient forcément ce cadre. Ce n’est que vers la fin de mes licences, quand j’ai commencé à réfléchir à la possibilité de vivre de ma plume, que mon intérêt s’est déplacé de la littérature classique à la littérature contemporaine, et notamment à celle qui se vendait. La littérature sentimentale m’a semblé un choix naturel, vu mes goûts… Et, effectivement, ce que j’y ai découvert m’a plu. C’était différent de ce dont j’avais l’habitude, mais cela ouvrait d’autres portes et soulevait d’autres questions, pas moins passionnantes. Ça fait dix ans et je n’ai pas fini de les explorer.

Tu dis avoir été éduquée dans une certaine idée de la littérature et tu as fait des études supérieures. Entre les lettres classiques et la romance paranormale, il y a un monde. Comment vis-tu ce grand écart ? Déjà, en fait, je vais relativiser. Je ne suis pas une grande lectrice de grands classiques. Par exemple, je n’ai jamais lu Hugo ni Maupassant ni Proust (même si j’ai l’intention de le faire, un jour). Je n’ai pas très bien vécu non plus les lectures imposées pour le bac, même si j’ai bien aimé mon prof de lycée. C’était un type très vieux jeu qui ne pouvait pas concevoir qu’on se teigne les cheveux dans une couleur « non naturelle », mais je me rappelle encore beaucoup de choses utiles qu’il nous a enseignées (utiles pour un écrivain, en tout cas). Parallèlement, j’ai toujours eu une fascination pour les littératures de genre, le policier, les romans jeunesse… Je lisais en secret plein de trucs que je trouvais très mauvais, comme la série Alice (Nancy Drew en VO), R. L. Stine, Agatha Christie – je n’ai jamais lu un bon livre d’Agatha Christie – j’aimais bien Christopher Pike, en revanche. J’étais très influencée par les films, aussi, et j’adorais les films historiques, les westerns, la SF… Mais, en littérature, c’est vrai que j’ai vu de plus en plus la différence entre des livres qui me captivaient, qui me bouleversaient – et qui étaient des livres conseillés à l’école ou achetés par ma mère – et ce qu’on pouvait trouver en piochant au hasard dans les rayons de la bibliothèque. Bref, ce grand écart, j’ai l’impression de l’avoir toujours fait, d’une certaine façon. Mon goût ultime, ce serait un truc à la fois très beau et très intelligent et complètement kitsch; la rencontre entre ces deux mondes. Je ne sais pas si j’en suis capable, mais je le cherche.

Pourquoi cette fascination pour le kitsch ? Je pense qu’il y a en partie quelque chose qui me dépasse et qui concerne la majorité des gens : le genre, les clichés font recette. Peut-être parce que les codes, la promesse d’éléments familiers nous rassurent. Et, en même temps, on cherche les sensations, le frisson (pas forcément de peur). Pourquoi? Je ne sais pas. Est-ce qu’on peut l’expliquer au-delà de ce constat? De façon plus subjective, j’y vois une forme de rébellion contre la police du bon goût, et contre l’impératif général d’être toujours parfait, sérieux, profond, raisonnable… J’aime l’idée de se réapproprier ce dont on a honte, de revendiquer ce pour quoi les autres voudraient nous faire honte.

Ta romance idéale se situe donc au croisement du kitsch et de la profondeur. D’après toi, quels sont les autres ingrédients nécessaires à l’élaboration d’une bonne littérature sentimentale ? Ce qui est à la base d’une bonne romance, pour moi, ce sont les personnages, qui doivent être intéressants et attachants (ce n’est pas un critère objectif). Je considère la romance comme un genre avant tout psychologique, c’est pourquoi les personnages y ont une importance primordiale. Mais cela ne signifie pas qu’on peut se contenter par ailleurs d’une intrigue ennuyeuse ou prévisible. Au contraire : parce que la romance implique certains passages obligés, il faut doublement se creuser la cervelle pour réussir à rendre tout cela passionnant! Ensuite, il y a le style. J’ai dit que j’essayais de ne pas trop y penser, de ne pas chercher de style particulier; mais, pour les gens comme moi, qui sont sans cesse à tout analyser, c’est en soi un défi, un peu comme faire de la pleine conscience ou de la méditation. Quand on a une tendance naturelle à tout compliquer et à tout obscurcir, écrire d’une façon claire et accessible est un véritable effort. Enfin, il y a l’art de mettre tous ces éléments en forme dans un récit. Pendant longtemps, j’ai surtout compté sur mon instinct pour écrire ce qu’il fallait, comme il le fallait. Cependant, cette année, j’ai rencontré pas mal de difficultés dans cet aspect-là des choses, alors, fatalement, je me suis mise à y réfléchir. Je pense beaucoup désormais à ce qui fait une bonne scène, à ce qui crée de la tension narrative, ce genre de choses.

À ce propos, Campbell, Vogler, Truby, et d’autres auteurs anglo-saxons ont produit quantité de manuels expliquant ce qu’est une bonne intrigue, et comment la construire. T’es-tu déjà intéressé à ces théories et crois-tu qu’il existe une « formule magique » de la narration ? Eh bien, non. Je m’intéresse au sujet et je lis volontiers des articles sur la question, mais l’idée de me plonger dans un manuel entier dédié à cela ne m’a jamais attirée. D’une manière générale, je préfère me lancer directement et apprendre par l’expérience, qu’accepter le savoir théorique d’une autre personne et faire le moindre « préparatif »… C’est peut-être de la paresse, et c’est certainement quelque chose qui m’a créé des problèmes durant ma scolarité. Je ne crois pas qu’il y ait de formule « magique ». Mais je crois que le cerveau comprend et réagit à certaines choses d’une façon relativement déterminée, qui fait qu’il n’est pas vain de réfléchir aux techniques qui permettent de le manipuler. Il s’agit toujours de susciter une attente du lecteur par rapport à la suite, et de se situer ensuite par rapport à cette attente. C’est un mécanisme qui intervient au niveau de la scène comme de l’intrigue entière.

Ta biographie a été mise à jour depuis, mais il y a quelque temps, tu écrivais dans la rubrique à propos de ton site web, vouloir, je cite de mémoire : « détruire le capitalisme ». Sur les réseaux sociaux, tu parles souvent de politique, et notamment de féminisme. Quelle place le combat idéologique occupe-t-il dans tes romans ? Oui et non. Désolée, il fallait que je la fasse… Mais cette question contient beaucoup de présupposés, et je me sens obligée de répondre un peu à côté. C’est vrai que la politique m’a toujours intéressée; un peu comme la littérature de genre, je pense que ça flatte mes bas instincts. Mais, aujourd’hui, je me désintéresse beaucoup de l’actualité, du spectacle politique. Ce que j’aime en réalité, c’est la philosophie qui se trouve derrière. J’ai une plus grande passion pour la philosophie que pour le divertissement (mon côté platonicien, sans doute). À une époque, j’aurais préféré être philosophe que romancière. Pourtant, je suis revenue à la littérature, et pas uniquement par facilité. J’aime la philosophie parce que ce n’est pas une science sociale; le positivisme est hors de question. Pour autant, on ne peut pas tenir n’importe quel discours et l’appeler philosophie; il faut accepter de se plier à un certain nombre d’exigences, qui vont d’un propos cohérent et intelligible à la référence obligatoire aux concepts de nos prédécesseurs dans le milieu – et, au XXIe siècle, ça commence à faire un paquet de monde. J’ai un peu de mal avec ces limites. J’ai choisi la littérature parce qu’on peut tout y dire, parce qu’on peut encore faire semblant d’arriver en terrain dégagé. Selon Platon, l’art est faux, car il imite des imitations, alors que la philosophie atteint la réalité des choses. Ça ne m’intéresse pas de dire s’il avait tort ou raison; seulement, ma sensibilité actuelle est de constater une inversion de ce phénomène. Je trouve que le discours théorique a enflé au point d’acquérir une existence autonome dans notre société, tandis que l’art est un passage pour, peut-être, revenir à une perception des choses plus directe, moins médiatisée (au sens philosophique).

Je suis assez d’accord avec toi sur le ballonnement des discours théoriques. Je reformule ma question : sans parler de politique ou de philosophie, y a-t-il certaines idées qui te tiennent à coeur et sous-tendent tes écrits ? As-tu un « message » ? Oui, merci. Déjà, je pense que la romance porte de façon inhérente un message profondément individualiste, ce qui peut être une qualité ou un défaut. Pour moi, la fin heureuse en romance est le couronnement des efforts de l’héroïne pour obtenir ce qu’elle veut (l’amour, une vie avec le héros, mais ça ne se limite jamais à cela dans les faits). C’est la validation et la récompense de ses choix. Loin de promouvoir l’ordre établi, ces choix sont d’ailleurs souvent présentés comme perturbateurs, problématiques pour la majorité du monde. Ça ne veut pas dire que le message est forcément progressiste, parce que cette tension peut être purement interne à l’histoire. Par exemple, dans le roman que j’écris actuellement, l’héroïne est découragée par son environnement de poursuivre une relation avec le héros (comme dans la plupart des romances, donc). Mais, même pour moi, ce n’est pas clair qui a raison. Le héros est quand même quelqu’un de particulier; essentiellement, une espèce de despote aristocrate qui ne croit pas au patriarcat. Et s’il est toujours célibataire, c’est parce qu’il n’est objectivement pas facile à vivre… Peut-être que mon message, c’est que l’amour n’est pas une question de raison? Quand on décide d’aimer, c’est comme décider de vivre ou de procréer; ce n’est pas parce qu’on a comparé les pour et les contre, les gains et les pertes, les intérêts contre l’investissement, mais parce qu’on y décèle un sens qui transcende le bien et le mal, le tort et la raison. C’est à la fois mystérieux et complètement prosaïque. Désolée, j’ai encore l’impression d’éviter le sujet. Je crois que ce que je veux dire, c’est que j’écris des romans de 100 000 mots parce que je n’arrive pas à exprimer ce que je pense de façon plus concise!

Quel est l’artiste que tu admires le plus, et pourquoi ? Il n’y en a pas vraiment. D’un côté, je n’ai pas l’admiration facile. Je trouve difficile, sinon impossible d’affirmer que j’admire spécialement tel artiste qui m’est inconnu, en sachant à quel point les êtres humains sont complexes et imparfaits. D’un autre côté, j’ai aussi l’admiration très facile, et plus je connais les gens, plus je les admire. J’admire toujours plus mes amis (ne serait-ce que parce qu’ils me supportent!) que des inconnus, aussi talentueux soient-ils. Si l’on parle de l’œuvre (je crois que je viens de séparer l’artiste de l’œuvre; qu’à cela ne tienne!), j’admire J. D. Salinger, qui a toujours interdit les adaptations cinématographiques de ses textes, qui m’a fait découvrir le bouddhisme zen et qui a beaucoup influencé ma vision du christianisme (et qui arrive aussi, parfois, à me faire rire aux éclats). J’admire Witold Gombrowicz, pour son style inimitable et génial, et sa façon de retourner, de transformer la réalité pour mieux nous la donner à voir. Mais décidément, non, je n’ai pas d’artiste fétiche tous domaines confondus.

Enfin, quels sont tes projets pour 2019 ? J’en ai pas mal, tout en sachant que je risque de ne pas réussir à tous les mener à bien. Mes deux projets prioritaires seront d’écrire et de publier le tome 3 (et normalement final) de ma série de romance paranormale, Nocturne, et de créer une version papier du premier tome (voire des deux premiers). En deuxième place, j’ai un projet de série avec deux autres auteurs. Je ne peux pas vraiment en dire plus, parce qu’on est encore au début des discussions. Et je ne contrôle pas entièrement quand (voire si) cela se concrétisera, mais j’espère que ça se fera cours de l’année prochaine. En dehors de ça, idéalement, j’aimerais terminer un troisième roman, mais je rêve peut-être… D’autant que j’aimerais aussi écrire un certain nombre de nouvelles annexes à ma série Nocturne, ainsi que développer mon site Web d’auteure (je veux notamment proposer des petits jeux autour de mon univers). Voilà, j’ai de quoi faire; je ne risque pas de m’ennuyer!

Eh bien ! Je pense que les lecteurs de ce blog se joignent à moi pour te souhaiter beaucoup de courage. J’avais préparé d’autres questions, mais cet entretien fait déjà plus de deux mille mots ; je crois qu’il vaut mieux continuer une autre fois, si tu es d’accord. Je suis curieux, par exemple, de savoir quels sont tes rapports avec la France et l’Amérique, car précisons-le : tu habites au Québec ! Enfin, ce sera pour une prochaine. Merci pour tes réponses. 


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Image d’entête : Le matériel d’écriture de notre invitée.

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