Du style, sinon rien

Si vous me lisez régulièrement ou que vous me suivez sur les réseaux sociaux, vous savez que j’aime les fortes identités stylistiques. J’aime qu’on puisse reconnaître un écrivain à la façon dont il tourne ses phrases. C’est pourquoi je suis chagriné de voir que la notion de style est peu à peu abandonnée par nombre d’auteurs contemporains. J’ai l’impression que triomphe aujourd’hui une prose minimaliste dont l’objectif est de narrer le récit sans artifice. Je me souviens que Christine Angot déclarait sur je ne sais plus quel plateau de télévision que son « style » était comparable à un timbre poste : c’est-à-dire, le strict minimum pour que le message arrive à destination, pour que le texte soit compris. Eh bien moi, je crois que la littérature ne se résume pas à un service postal et je pense que l’objet de l’art n’est pas simplement de transmettre des informations. Suivent quelques arguments en faveur du style avec grand -S, que certains tiennent déjà pour un reliquat de l’ancien temps.

LA FORME AU SERVICE DU FOND

J’entends souvent les tenants d’une écriture dépouillée dire que ce qui les intéresse, ce n’est pas le style, mais l’histoire. En d’autres termes : le fond, mais pas la forme. Pourtant, la forme est au service du fond, je dirais même que la forme fait partie du fond. Elle est porteuse d’une ambiance, d’un rythme, qui accompagnent et mettent en valeur le récit. Le style n’est pas étranger à l’histoire ; il entre en résonance avec elle. Rejeter le style, c’est se priver d’un formidable outil de narration. Mais pour être plus clair, voici quelques exemples.

Proust. J’ouvre au hasard mon volume d’À la recherche du temps perdu et je tombe sur cette phrase. « Pendant toute la journée, dans ces promenades, j’avais pu rêver au plaisir que ce serait d’être l’ami de la duchesse de Guermantes, de pêcher la truite, de me promener en barque sur la Vivonne, et, avide de bonheur, ne demander en ces moments-là rien d’autre à la vie que de se composer toujours d’une suite d’heureux après-midi. » Cette longue phrase, douce et caressante, ressemble à ce quelle décrit : de jolies promenades. Elle sent bon la tranquillité, son rythme évoque le confort, la douceur, la fluidité des rêves et des souvenirs qui coulent comme de l’eau. La forme de cette phrase souligne son sens, comme, de manière générale, le style de Proust souligne son oeuvre.

Camus.  L’Étranger. Ah, j’adore cet exemple, parce qu’il contrecarre un argument qu’on m’oppose parfois et que voici : le minimalisme est une démarche esthétique, un style à part entière – pas besoin de faire de longues phrases pour avoir du style. Je dis oui ; trois fois oui. Seulement il y a une différence entre style minimaliste et absence de style, et cette différence tient à ce que la manière d’écrire entre en résonance, ou non, avec le propos de l’auteur. Ici, Camus emploie certes un style très dépouillé, mais il y a une raison à cela ; le but est qu’une impression d’étrangeté, de distance se dégage du texte, en écho à l’étrangeté que le héros du roman ressent vis-à-vis du monde et des évènements. Je cite ces quelques phrases, que tout le monde connait… « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. » En résumé, le minimalisme, oui, s’il a une fonction ; sinon, ce n’est qu’absence de style.

Lovecraft. Je parle beaucoup trop de cet auteur, ça vire à la monomanie. Cependant, je ne pouvais pas aborder le sujet du style sans évoquer le maître de Providence, tant j’aime sa manière d’écrire – ou en tout cas la manière dont il est traduit en français. Le style de Lovecraft, à mon avis, se caractérise avant tout par l’usage des adjectifs, par la manière dont il les superpose pour hypnotiser le lecteur, pour rendre le texte aussi sombre et impénétrable que les horreurs qu’il décrit. « Et à travers tout ce révoltant cimetière de l’univers, un battement de tambours assourdi, à rendre fou, et la faible plainte monotone de flûtes impies, venue de lieux obscurs, inconcevables, au-delà du Temps; la musique détestable sur laquelle dansent lentement, gauchement, absurdement, les dieux ultimes, gigantesques et ténébreux – les gargouilles aveugles, muettes et stupides dont Nyarlathothep est l’âme. » Une phrase, quinze adjectifs ; adjectifs au service du style, lui-même au service du fond.

LA FIGURE DE STYLE EST À LA LITTÉRATURE CE QUE LES EFFETS SPÉCIAUX SONT AU CINÉMA

J’ai tâché de démontrer qu’un style bien employé soulignait et magnifiait le propos de l’auteur, mais ce n’est ce n’est pas mon seul argument en faveur de la forme. La figure de style, judicieusement choisie fait office d’effet spécial ; il peut s’agir d’un ralentissement dans le texte, d’une accélération, d’un retour à la ligne, d’une métaphore filée, d’une énumération… La forme, lorsqu’elle varie en fonction du propos, lui donne un éclat quasi cinématographique. Mmh, je sens que je vous perds, alors voici un exemple que je trouve pour le moins parlant : un extrait de Napoléon le Petit, par Victor Hugo.

« Vive l’hiver ! vive la glace ! en voilà pour l’éternité. Et regardez le ciel, est-il jour ? est-il nuit ? Une lueur blafarde et blême se traîne sur la neige ; on dirait que le soleil meurt. Non, tu ne meurs pas, liberté ! Un de ces jours, au moment où on s’y attendra le moins, à l’heure même où l’on t’aura le plus profondément oubliée, tu te lèveras ! – ô éblouissement ! on verra tout à coup ta face d’astre sortir de terre et resplendir à l’horizon. Sur toute cette neige, sur toute cette glace, sur cette plaine dure et blanche, sur cette eau devenue bloc, sur tout cet infâme hiver, tu lanceras ta flèche d’or, ton ardent et éclatant rayon ! la lumière, la chaleur, la vie ! – Et alors, écoutez ! entendez-vous ce bruit sourd ? entendez-vous ce craquement profond et formidable ? c’est la débâcle ! c’est la Néva qui s’écroule ! c’est le fleuve qui reprend son cours ! c’est l’eau vivante, joyeuse et terrible qui soulève la glace hideuse et morte et qui la brise ! C’était du granit, disiez-vous ; voyez, cela se fend comme une vitre ! c’est la débâcle, vous dis-je ! c’est la vérité qui revient, c’est le progrès qui recommence, c’est l’humanité qui se remet en marche et qui charrie, entraîne, arrache, emporte, heurte, mêle, écrase et noie dans ses flots, comme les pauvres misérables meubles d’une masure, non seulement l’empire tout neuf de Louis Bonaparte, mais toutes les constructions et toutes les œuvres de l’antique despotisme éternel ! Regardez passer tout cela. Cela disparaît à jamais. Vous ne le reverrez plus. Ce livre à demi submergé, c’est le vieux code d’iniquité ! Ce tréteau qui s’engloutit, c’est le trône ! cet autre tréteau qui s’en va, c’est l’échafaud ! »

Oui, Victor Hugo était à l’époque républicain, après avoir été bonapartiste puis royaliste. On lui pardonne ; concentrons-nous plutôt sur cette incroyable description des fontes de la Neva, fleuve russe qui chaque hiver se fige dans la glace. Sous la plume de Victor Hugo, le fleuve reprend son cours ainsi que la liberté reprendra le sien, et l’on voit littéralement l’eau jaillir et emporter avec elle les « oeuvres de l’antique despotisme éternel », le trône, la guillotine, etc. Pourquoi voit-on cela, qu’est-ce qui rend cette scène tellement visuelle, tellement cinématographique ? La forme, encore une fois. La façon dont le texte est construit, rythmé ; les figures de style qu’il comporte. Les phrases sont assez courtes ; quand elles ne le sont pas, elles sont hyper ponctuées, de sorte à rendre la lecture la plus rapide possible. Et à mesure que le texte monte en intensité, c’est-à-dire à mesure que la glace fond, que le courant augmente, les phrases – et même les mots – se font de plus en plus courts. Jusqu’à atteindre ce qui me semble être le sommet du texte, avec cette énumération : « (…) c’est la vérité qui revient, c’est le progrès qui recommence, c’est l’humanité qui se remet en marche et qui charrie, entraîne, arrache, emporte, heurte, mêle, écrase et noie dans ses flots, comme les pauvres misérables meubles d’une masure, non seulement l’empire tout neuf de Louis Bonaparte (…) » Tous ces verbes, pris chacun entre deux virgules, agissent comme un accélérateur de texte, en ceci qu’ils accélèrent la lecture ; rapidité de lecture, rapidité du courant, puissance de la liberté qui emporte tout sur son passage… Ici encore, on voit que la forme, c’est le fond ; on voit surtout que la forme participe à la couleur du texte, qu’elle contribue à imager le récit. En conclusion, si vous voulez écrire comme on filme, en haute définition, rythmez votre texte, employez des figures intelligentes ; bref, faites preuve de style.

FAIRE OEUVRE DE BEAUTÉ

De manière plus générale, je crois qu’il est important d’écrire avec style, d’écrire joliment, agréablement, parce que la beauté est la porte d’entrée par laquelle le lecteur entre dans l’oeuvre. Je n’ai pas envie de lire un roman incompréhensible, cryptique, ou au contraire désespérément plat, désespérément monotone, même si l’histoire en vaut la peine. Le style, autrement dit le souci de la forme, me semble être, pour un auteur vis-à-vis de son public, la moindre des politesses. Mépriser la forme, c’est mépriser le confort du lecteur. J’ajoute ceci : si seule l’histoire compte, qu’est-ce qui différencie un roman d’un scénario ? Pourquoi ne pas énoncer directement les différentes étapes du récit, sans fioritures ? J’ai tendance à penser qu’un art n’est tout à fait abouti que lorsqu’il explore à fond ses spécificités, et la spécificité de la littérature, c’est la langue, la musique des mots. Misons sur cette particularité, sans quoi nous ne produirons que de vagues scénarios romancés, sans âme, trop verbeux pour le cinéma et pas assez littéraires pour faire de bons livres.

Bien sûr, on pourrait débattre à l’infini de ce que sont la beauté, l’harmonie, le rythme, etc, mais ce n’est pas l’objet de cet article. Au final, je crois que l’important n’est pas d’imposer aux autres une certaine vision de la beauté, mais en soi-même, de chercher ce que nous pensons être beau. Certes, l’esthétique est une chose personnelle, et ce qui est beau pour les uns est à vomir pour les autres, mais ce n’est pas une raison pour sombrer dans l’indifférence et relayer la recherche stylistique au rang des vestiges du passé. Et pour terminer ce plaidoyer en faveur de la forme, je dirais qu’il vaut mieux un style balbutiant, timide, maladroit, mais unique et personnel, qu’une absence totale de style, qu’une écriture blanche, lue et relue à longueur de pages…

Image de couverture : Statue d’Apollon, Opéra Garnier.

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