Pourquoi j’aime Lovecraft

La plupart des inconditionnels d’Howard Phillips Lovecraft l’admirent pour ses histoires d’épouvante, pour son univers fait d’anciens dieux et d’entités tentaculaires. Même si j’apprécie le ton pour le moins macabre des récits d’HPL, Cthulhu et Nyarlathotep me laissent froid, et pour tout dire, l’oeuvre du maître de Providence ne me fait pas vraiment peur. Si elle me met mal à l’aise dans un premier temps, je la trouve, dans un second temps, proprement réjouissante ; et voilà mon sujet du jour : le caractère réjouissant de la littérature d’Howard Phillips Lovecraft.

LES TEXTES DE LOVECRAFT NE ME FONT PAS (VRAIMENT) PEUR

Je suis navré de vous le dire, j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop, mais c’est ainsi : les textes de Lovecraft ne me font pas peur. Je vais même plus loin : je pense que la plupart des gens, aujourd’hui, sont moins effrayés par les écrits de l’auteur que par l’auteur lui-même. Ce gentleman austère, névrosé, raciste, réputé asocial, qui ne sourit sur presque aucune de ses photos, et garde invariablement les bras le long du corps, tel Slenderman… C’est ce qui nous fascine, en premier lieu. Je crois que son image a autant joué pour sa légende que son travail d’écrivain. Attention, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit. Lovecraft déploie des trésors de style et d’ingéniosité narrative qui firent sans doute frissonner des générations de lecteurs. Mais en 2018, à l’heure des films d’horreur et des creepypasta, à l’heure où le son et l’image triomphent partout, ressentons-nous encore le frisson des premiers lecteurs d’HPL ? Je crains que ce frisson originel ne se soit perdu, si j’ose dire, dans l’abîme du temps. Sur le plan de l’épouvante pure, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de faire battre le coeur du public, de le faire transpirer, sursauter, de lui donner envie d’allumer la lumière, parce que l’obscurité devient insupportable, eh bien Lovecraft est dépassé. Dépassé par l’évolution des moeurs et de la technologie, par les nouvelles façons que nous avons de nous raconter des histoires. Que peuvent ses longues phrases pleines d’adjectifs face à un film d’horreur projeté sur grand écran, dont la bande-son tétanisante nous fait vibrer la poitrine ? Même sans mettre en comparaison la littérature désarmée et le cinéma tout puissant, que peut un extraterrestre transdimensionnel à tête de poulpe, dont on fait à présent des t-shirts et des peluches, face à l’horreur toute proche, l’horreur humaine des nouvelles de Stephen King ? Pas grand-chose, je le crains. D’ailleurs, même la structure des textes de Lovecraft, répétitive, pour ne pas dire usée jusqu’à la corne, joue contre leur potentiel horrifique. Toutes ses histoires, ou presque, sont construites de la même façon. Un personnage jetable fait le récit d’une sombre découverte qui mettra en péril l’Humanité tout entière ; à la fin du récit, il se tue, est tué, succombe à la folie ou aux forces du mal. Bon. Comme me disait Blaise Jourdan, à je ne sais plus quelle occasion : « Les noirs océans de l’infini, blablabla… » Ça va bien cinq minutes.

Toutefois, que Lovecraft ne me fasse pas aussi peur que si j’avais vécu au milieu du siècle dernier, que l’horreur dont on dit qu’il est le pape me laisse dubitatif, cela n’empêche que je l’adore, et j’en viens enfin aux qualités que je lui trouve.

HYPNOSE ET FASCINATION

Lorsque je lis Lovecraft, je sais à quoi m’attendre. Je sais qu’il sera question d’abominations inconcevables et de cités antédiluviennes aux proportions impossibles ; je sais qu’un personnage sans âme sombrera dans la folie et sera broyé par des puissances qui le dépassent. C’est pourquoi je ne lis pas pour l’intrigue, mais pour le style. Un style hypnotique, plein de prétéritions et d’adjectifs se superposant et s’amoncelant, semble-t-il, à l’infini. L’infini, c’est bien de ça qu’il est question. Tout Lovecraft est là, et cette façon d’écrire si particulière, si bizarre, sert en réalité le fond de son oeuvre. Lovecraft, qui était passionné d’astronomie, vécut à une époque où l’on commençait à appréhender les distances énormes de l’espace et du temps ; où l’on comprit, surtout, avec la théorie de la relativité, que l’un n’allait pas sans l’autre, que le temps et la matière étaient liés dans une dimension difficilement imaginable par l’esprit humain. Lorsque l’on se penche sur la littérature d’HPL, ce sont ces gouffres immenses, ouverts par la science au XXe siècle, que nous contemplons – et l’on a le vertige. Ce n’est pas de la peur, ce n’est pas un sentiment horrifique à proprement parler ; c’est un sentiment de malaise, comme je l’écrivais au début de cet article. Et ce bougre d’Howard en profite pour nous prendre au col et nous entraîner avec lui dans cet univers qui nous dépasse de loin, où toutes les lois de Nature et de la physique sont abolies, où nous sommes réduits à la condition de misérables anomalies biologiques – ci-entend : à notre condition d’être humain –, condamnées à la folie, voire à la destruction. C’est une danse macabre au rythme de laquelle on se laisse prendre ; ce style, ce style entêtant qui nous ouvre grand les yeux sur le vide sidéral et l’absurdité de nos destins.

« Une ombre révulsée qui se tordait dans des mains qui ne sont pas des mains, et tourbillonnait au hasard parmi les crépuscules effroyables d’une création pourrissante, les cadavres de mondes morts dont les plaies étaient des villes, les vents sortis des charniers, qui balaient les étoiles blafardes et en assombrissent l’éclat. Au-delà des mondes, les vagues fantômes de choses monstrueuses; les colonnes entr’aperçues de temples non consacrés, qui reposent sur des rochers sans nom en dessous de l’espace et se dressent jusqu’à des hauteurs vertigineuses au-dessus des sphères de lumière et d’obscurité. Et à travers tout ce révoltant cimetière de l’univers, un battement de tambours assourdi, à rendre fou, et la faible plainte monotone de flûtes impies, venue de lieux obscurs, inconcevables, au-delà du Temps; la musique détestable sur laquelle dansent lentement, gauchement, absurdement, les dieux ultimes, gigantesques et ténébreux – les gargouilles aveugles, muettes et stupides dont Nyarlathothep est l’âme. »

UNE ÉCRITURE RÉJOUISSANTE 

Maintenant que je vous ai cité cet incroyable passage de Nyarlathothep, qui je crois illustre assez bien mon propos, je peux enfin vous dire pourquoi je trouve cette littérature absolument réjouissante. Réjouissante, oui, vous ne rêvez pas. En fait, il s’agit d’un exorcisme. Qui ne s’est jamais senti écrasé par la grandeur de l’univers, par le poids de ces milliards de milliards de mondes qui tournent au-dessus de nos têtes ? Qui n’a jamais tenu sa vie pour absurde, qui ne s’est jamais senti impuissant face au tourment de l’infini ? Avec Lovecraft, c’est en face que nous regardons ce problème existentiel, jusqu’à la nausée s’il le faut. Nous affrontons ce qui mine chacun d’entre nous, c’est-à-dire l’absurdité du monde, et Lovecraft, avec une symphonie grandiose de mots pleins de ténèbres, nous dit sereinement : « Tout se passera bien, tu vas mourir, et cela n’a aucun sens. » Alors nous sommes délivrés. Alors, comme Karl Heinrich quitte son sous-marin pour se noyer au milieu des lumières mystérieuses d’un temple englouti, comme Robert Olmstead accepte son sort et s’en va rejoindre Ceux des Profondeurs, nous aussi, nous acceptons. À ceci près que nous ne sommes pas des personnages de fiction, que nous ne mourrons pas et que la vie reprend si tôt le livre fermé. Elle reprend éclairée d’un jour nouveau, illuminée par cette idée simple : l’univers est trop vaste et le monde biologique trop peu de choses pour que l’on s’en inquiète vraiment. Lovecraft, c’est la remise à l’échelle de nos soucis, qui tout à coup paraissent insignifiants ; Lovecraft, c’est une séance d’hypnose qui nous libère du sentiment de l’absurde – ou plutôt, qui nous le fait accepter, en nous y confrontant dans des proportions hors de toute mesure –, et voilà pourquoi je l’aime.

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J’ai conscience que l’oeuvre de Lovecraft explore bien d’autres thèmes que « le silence éternel des espaces infinis », pour citer Pascal. L’horreur marine, la gluance, la profanation des lieux et des choses sacrés en sont quelques exemples. Si je me focalise ici sur ce que j’appelle le tourment de l’infini, c’est parce que cela me semble être l’aspect le plus capital de l’oeuvre d’HPL ; je pense même que beaucoup de ses obsessions s’y rapportent, plus ou moins directement. Que sont les Grands Anciens, ces monstres titanesques pris entre les dimensions, qui nous rendent fous et nous écrasent, la plupart du temps sans même s’en rendre compte, sinon la métaphore de notre impuissance face aux lois de l’univers ?

Enfin bref. Par un hasard du calendrier, nous fêtons aujourd’hui les cent-vingt-huit ans du gentleman de Providence. Alors, maître, joyeux anniversaire, et salut à vous.

Image de couverture : The Providence Athenaum.

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Commentaires

One comment on “Pourquoi j’aime Lovecraft”
  1. Angelilie dit :

    J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

    J'aime

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