Il est absurde d’opposer pop culture et culture classique

Je suis tombé l’autre jour sur un tweet indigné – pléonasme – reprochant à l’émission La Grande Librairie d’être trop élitiste, trop bourgeoise, trop dédaigneuse de la pop culture et de la littérature jeunesse. Quoi qu’on en pense, ce tweet, de nombreuses fois partagé, m’a fait réfléchir. Pourquoi cette opposition entre culture bourgeoise et culture populaire ? Et surtout, pourquoi les gens se sentent-ils obligés de prendre parti ? Les tenants de la culture classique accusent les adeptes de la culture populaire d’être des débiles congénitaux, biberonnés au mode de vie américain. Ceux-là répondent qu’ils n’ont que faire d’une culture arrogante, élitiste, intellectuelle et pour ainsi dire : prout-prout. La ligne de démarcation est tracée, les deux camps se font face. Comme toujours dans ce genre de situation, l’absurdité n’est pas loin – c’est ce que je me propose de démontrer ici.

CULTURE CLASSIQUE ET CULTURE POP SONT TOUTES DEUX USURPÉES PAR DES INTÉRÊTS QUI LES DÉPASSENT

Premier clou enfoncé au cercueil de cette idée selon laquelle la pop culture est opposable à la culture bourgeoise : toutes deux servent des intérêts qui les dépassent, et ces intérêts sont ceux des puissants.

Commençons par le cas de la culture traditionnelle, ou bourgeoise. Définissons-la. Elle se constitue des classiques de l’art et de la littérature. La plupart du temps, ces classiques sont datés, à telle enseigne qu’il faut une certaine éducation pour les apprécier, et même, pour les comprendre. Il se fait que ce sont les gens les plus riches qui sont les mieux éduqués. Les clefs nécessaires pour aborder ces oeuvres avec plaisir ne sont accessibles qu’aux classes les plus aisées, qui s’en servent jalousement comme d’un marqueur social. « Vous avez étudié l’allemand et le latin, vous avez lu Proust et le soir, vous écoutez Radio Classique en sirotant un verre de vin ? Félicitations, vous êtes des nôtres. » Je force le trait, mais vous voyez ce que je veux dire. Le culture dite bourgeoise sert aux gens riches à se reconnaître, à perpétuer un certain entre-soi ; ils l’usurpent pour marquer leur différence.

Face à cela, je peux comprendre la réaction épidermique qu’ont certains : « Ayons notre propre culture, nos propres références, nos propres marqueurs sociaux ! Ce sera le cinéma, les animés, les jeux vidéos. Ce sera la culture populaire. » D’accord, mais c’est méconnaître un fait essentiel : la pop culture, c’est-à-dire l’anti-culture bourgeoise, est elle aussi au service des puissants. Ce n’était peut-être pas le cas à ses balbutiements, mais aujourd’hui, elle est conçue par eux, elle est vendue par eux, dans le but attendu de générer un maximum de profit. Et s’il est possible, du même coup, de nous enfoncer dans le crâne quelques messages utiles, pourquoi s’en priver ? Disney, Marvel, Pixar et Lucasfilm appartiennent au même conglomérat. Ces gens, qui produisent les films les plus populaires du monde, inondent la planète de produits dérivés médiocres, et nous ne trouvons rien de mieux à faire que de les acheter, en croyant qu’il s’agit de notre culture, à nous, commun des mortels. Autrement dit, la culture bourgeoise nous met une gifle ; la pop culture, une seconde ; et nous en redemandons.

LA POP CULTURE D’HIER EST LA CULTURE BOURGEOISE D’AUJOURD’HUI

Nous avons vu que le propre de la culture bourgeoise est d’être datée, et donc, difficilement abordable par ceux qui n’ont pas été éduqués dans ces références d’un autre temps. Car c’est bien à cause du temps qui passe que Maupassant, Dumas ou Balzac nous sont devenus étrangers. Tout simplement parce que notre mode de vie et nos préoccupations changent au fil des siècles – de même que notre langage. Ce qui en 1830 était compris de tous ne l’est plus aujourd’hui que par une minorité de gens… minorité la plus riche, la mieux instruite. Où l’on comprend que la pop culture d’hier est la culture bourgeoise d’aujourd’hui. Ces auteurs que j’ai cités, Maupassant, Dumas, Balzac, d’autres encore, qui peuvent nous sembler rébarbatifs, inabordables, étaient à leur époque publiés dans les journaux, et lus par les ouvriers, les employés, les petites gens… Cette culture en col blanc, laquelle sert aujourd’hui de passeport aux bourgeois, était jadis tout ce qu’il y a de plus populaire. Pire : elle était méprisée par les classes dominantes. Il faut se souvenir du scandale absolu que produisit la pièce de Victor Hugo, Hernani. Bon sang, cet homme coupe ses alexandrins en deux ? Tollé général chez les gardiens du temple. On peut également citer les discours à l’Assemblée nationale d’un certain baron de Chapuys-Montlaville : cet homme accusait les romans-feuilletons de pervertir la jeunesse, de subvertir la société en incitant les masses à l’imagination… Voilà quelle était la position de la bourgeoisie vis-à-vis de cette culture qu’elle chérit à présent. Et je ne serais pas étonné que dans trois-cents ans, Harry Potter ou Star Wars, devenus incompréhensibles, soient récupérés par les classes dites supérieures, qui en feront des gorges chaudes tout en dédaignant ce qu’il se fera de nouveau, ce qu’il se fera d’accessible. Du reste, le processus est observable au jour le jour. Ne commence-t-on pas à parler de Lovecraft et Tolkien, dans les universités, dans les émissions « sérieuses » ? Deux auteurs jadis populaires, méprisés, qui à mesure qu’ils s’éloignent de nous dans le temps, se rapprochent d’une prétendue élite…

POUR CONCLURE

Je dirais que la culture bourgeoise et la pop culture sont les deux bouts d’un même bâton, qui depuis toujours tourne entre les mains des puissants. L’une et l’autre de ces cultures servent de marqueur social à certaines catégories de population, mais l’une et l’autre sont usurpées par les mêmes personnes et servent les mêmes intérêts. Il est donc absurde d’opposer culture bourgeoise et culture populaire ; il est absurde de soutenir la seconde en croyant combattre la première, et vice versa. À mon sens, l’être humain qui se veut accompli doit embrasser la culture tout entière, sans a priori, au risque de devenir, ou bien un vieux crouton fermé d’esprit, ou bien un éternel adolescent, esclave du merchandising et des médias de masse. Être curieux, ne rien dédaigner : la liberté est à ce prix. La médiocrité est partout, mais la beauté aussi, il suffit d’ouvrir l’oeil.

Après avoir beaucoup parlé de classes sociales, de bourgeoisie, etc, j’aimerais faire une précision : je ne crois pas au déterminisme. Du moins, je ne crois pas qu’il soit insurmontable. À l’heure d’internet, l’ignorance est un choix. Alors souvenons-nous que nous avons le pouvoir d’élargir notre horizon.


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Commentaires

6 comments on “Il est absurde d’opposer pop culture et culture classique”
  1. Je suis d’accord : ces cultures que tu dis « usurpées par des puissants » c’est du toc, des noix creuses. Il n’y a rien derrière. L’or qui a servi à l’industrie du spectacle pour fabriquer les films Marvel ne s’y trouve plus, il est passé ailleurs. Avengers (je prends l’exemple emblématique) est consensuel et insipide, ce que n’étaient pas les comic books à leur publication. De même pour le revival du pulp, pour l’héroic fantasy, l’horreur cosmique à la Lovecraft qui a donné ces petites peluches mignonnes en forme de Cthulhu. Tout ça ne signifie plus rien de profond ni d’intéressant, ce sont des doudous rassurants, de l’imagerie utilisée comme signal pavlovien, ça ne donne de sens à rien, c’est aussi creux, hypnotisant et bassement satisfaisant que les pires émissions de téléréalité. Ce qu’on sert officiellement comme pop-culture, en l’opposant artificiellement à une soi-disant culture bourgeoise qui n’a pas plus de contenu, c’est une bouillie prédigérée qui ne sert que d’excitant marketing et de marqueur social.

    Même chose pour la « culture bourgeoise ». Tu remarqueras que ce sont toujours les mêmes références qui sont sorties quand le tout-venant lettré se pique de parler de haute culture : Mozart, Hugo, Guerre et paix. Ce qui montre que personne n’écoute sérieusement Mozart, ni ne tire quoi que ce soit de personnel des romans de Hugo. D’ailleurs, personne n’a quoi que ce soit d’original à en dire, ni sur Mozart ni sur Hugo ni sur Tolstoï. Poncifs répétés sans recul, mais avec la satisfaction « d’en être ». Ce qu’on nomme culture bourgeoise, et qu’on oppose artificiellement à cet avatar en carton qu’est la culture pop, est également une noix creuse, un marqueur social et un excitant marketing. Choisis ton camp : pop-culture ou haute-culture, et achète nos livres et nos figurines en plastique. Mais au fond, tu ne fais que te gaver pour avoir l’impression d’être rempli.

    Mais c’est normal. Le gros des troupes se fout de la profondeur, ça n’intéresse en réalité que très peu de gens. Ce qui en intéresse beaucoup en revanche, c’est la possibilité de se présenter comme quelqu’un de cultivé. La culture, c’est crucial. Parler de culture avec sérieux. Montrer qu’on « a de la culture ». Et pour ça, citer des noms d’auteurs morts ou de superhéros, collectionner des livres et des gadgets. Est-ce que c’est méprisable ? Je ne trouve pas, je m’en fiche complètement. Mais c’est du superficiel, ça n’a pas tellement de rapport avec une quelconque profondeur. Pour cette raison d’ailleurs que, malgré tous ces gens cultivés en pop ou en haute culture, il est très difficile de trouver avec qui échanger vraiment sur quoi que ce soit. On se retrouve à échanger des private jokes.

    Mais quand tu te préoccupes de profondeur, quand une oeuvre a vraiment du sens pour toi, alors effectivement, je pense que toute opposition culturelle est stérile. Si tu as quelque chose de sincère et de personnel à me dire sur la petite musique de nuit ou sur le mythe de Cthulhu, alors ni la petite musique de nuit ni Cthulhu ne sont de « vieilles scies », dépassées ou trop entendues. Si tu n’as rien d’autre à me raconter qu’un slogan tout prêt sur la musique de Boulez ou sur Ulysse de Joyce, alors Boulez et Joyce ne sont que des alibis pour montrer la taille de ta culture, et ça ne m’intéresse pas.

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    1. Tu soulignes quelque chose d’intéressant dont je n’ai pas parlé dans l’article, c’est qu’il existe aussi un entre-soi de la culture populaire, qui ne vaut pas mieux que celui des bourgeois ; en fait, qui est calqué sur lui.

      Nous sommes d’accord, comme souvent !

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    2. Jeanne dit :

      Tu me fais penser à ce texte de Gombrowicz, « Contre les poètes »… Cette trad contient des fautes et est en fait abrégée par rapport à la VO, mais ça reste dans l’esprit : http://www.zwyx.org/portal/gombrowicz/gombrowicz_contre_la_poesie.html
      (J’adore l’œuvre de Gombrowicz. D’ailleurs, ce truc que j’ai aimé dans ta nouvelle, en quelque sorte me l’a rappelée. C’est drôle.)

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  2. Jeanne dit :

    Je suis tout à fait d’accord sur la futilité de cette opposition, et je me rends compte de plus en plus que mon but dans la vie, c’est de briser ces soi-disant repères, ces communautés repliées sur elles-mêmes, et de tout mélanger… C’est ça qui m’excite; le mélange. Mais ce n’est pas facile, parce qu’on se retrouve souvent seule, isolée, le cul entre deux chaises, avec cette impression de n’appartenir nulle part (même si on l’a choisi, parce que l’idée même de se barricader est insupportable).

    Cela dit, je pense que tu généralises, et le fait pour la culture pop d’un jour de devenir la culture bourgeoise du lendemain est loin de concerner toutes les œuvres. Il y a énormément de culture populaire qui meurt tout simplement avec l’époque, qui est oubliée dans les limbes de l’histoire, car elle n’a pas su marquer… peut-être les élites, en tout cas les personnes qui auraient été capables de les porter à la postérité. D’ailleurs, cet écrémage est logique; la production est telle qu’il faut bien faire un tri dans ce qu’on garde du passé. J’aime donc penser qu’il y a quand même un filtre qui agit avec le temps qui passe, un filtre qui est différent du pur succès populaire. En cela, je reste plus attachée à ce qu’on appelle les classiques qu’aux bestsellers de notre temps (même si j’ai tendance à aimer les deux, de toute façon).

    Et, à l’inverse, il y a aussi ces œuvres globalement ignorées lors de leur publication, qui refont surface plus tard à la faveur d’un-e lecteur-ice qui sait les redécouvrir et attirer l’attention dessus. Stendhal, par exemple, qui n’était pas à la mode de son vivant, mais l’est devenu à la suite de deux vagues successives d’intellectuels qui ont créé son aura (j’ai lu ça il y a 10 ans dans un livre cool, Stendhal et le Beylisme, de Léon Blum; Léon Blum a vraiment écrit de chouettes livres).

    Tout ça pour dire que le temps a une valeur en soi… Mais, en écrivant cela, je me demande soudain si l’actualité aussi n’a pas une valeur en soi, quand bien même cette valeur serait différente. Il y a des œuvres qui ne resteront pas dans les annales, mais qui s’inscrivent si bien dans leur époque, dans leur génération (ne serait-ce que par un manque flagrant d’originalité) que je regrette rarement de les avoir lues. Je lis parfois pour me faire réfléchir, me transporter dans une autre époque, une autre vision du monde; mais je lis aussi pour aller au fond de la culture du jour… qui n’a peut-être rien d’autre pour la recommander que d’être la mienne, mais cela me suffit. J’aime à sentir qui nous sommes, maintenant, aujourd’hui, à essayer de comprendre ce qui nous parle, ce qui nous vibrer, et pourquoi. Mettre le doigt sur le malaise, le fantasme qui nous anime collectivement, même alors que nous nous prenons pour des individus… Je crois qu’il n’y a pas de limite à ce à quoi la littérature peut servir, ce qu’elle peut exprimer et incarner.

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    1. Oui, toutes les oeuvres de pop culture ne rejoignent pas la culture bourgeoise avec le temps, j’aurais dû le préciser.

      C’est drôle, moi j’ai l’impression que personne ne comprend le temps présent. J’ai l’impression qu’il est impossible de le comprendre, et qu’on ne se rend compte de ce qu’il a été qu’une fois qu’il appartient à l’Histoire. Quand j’entends parler d’être à la page, de vivre avec son temps, de vieux monde, d’ancien monde… Tout ça sonne faux, pour moi. Je pense peut-être bizarrement, peut-être que c’est mon tropisme pour les vieilles choses qui parle, mais à mon avis : personne n’épouse vraiment son époque. Pas volontairement, en tout cas. On improvise et parfois ça marche, ça colle. Sauf que pour savoir si ça a marché ou non, si ça a collé ou pas, il faut attendre que le présent devienne passé.

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      1. Jeanne dit :

        Effectivement, le présent est insaisissable… mais ça n’empêche pas qu’on en entrevoie quelques contours, parfois, et particulièrement dans la culture, dans la façon dont certains thèmes, certaines façons de penser qui étaient encore minoritaires il y a 20 ans se retrouvent désormais partout (l’idée d’un mal incarné, ou la désaffection des élites et du pouvoir officiel). Personnellement, c’est quelque chose qui me frappe quand je passe d’un livre écrit à une autre époque (pas forcément si lointaine) à la production contemporaine. Et cela me frappe aussi quand j’examine mes propres réflexes, mes propres tendances quand j’écris de la fiction… et m’aperçois qu’ils sont moins personnels que je ne l’aurais pensé, et qu’ils ne sont souvent que l’écho légèrement personnalisé de tout ce qui se fait autour de moi (il m’arrive d’avoir des illusions d’originalité, justement parce que je lis aussi beaucoup de vieux trucs). Je crois en somme que si la production d’une époque est si conforme ou homogène, ce n’est pas uniquement dû aux imitations et aux recyclages délibérés, mais aussi aux vraies coïncidences issues des évènements que l’on vit en commun, d’un climat général qui nous affecte tous.

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