Déliquescence

Enfin ! Annoncée il y a plusieurs mois, voici Déliquescence, l’histoire d’une expédition spatiale au destin funeste. Si vous avez aimé Sur le Seuil, je pense que cette nouvelle vous plaira, du moins je l’espère. Avis aux amateurs d’horreur cosmique et d’inspirations lovecraftiennes !

Disponible sur Amazon. Bien que mes textes vous soient ici offerts, les acheter en version numérique est une manière parmi d’autres de rétribuer mon travail. Vous pouvez également me soutenir via Tipeee.

Bonne lecture.


Déliquescence

 

6697e jour après notre sortie du système solaire. J’émets ce signal à travers les distances infinies de l’espace et du temps, comme jadis on jetait une bouteille à la mer. Non pas dans l’espoir qu’on vienne me secourir, mais pour témoigner, et laisser une trace, si cela a le moindre sens, de ma funeste et désolante expédition.

Tout a commencé lorsque nous arrivâmes aux abords de notre objectif : Kapteyn B, exoplanète en orbite de laquelle nous nous plaçâmes après avoir renoncé à débarquer sur Tau Ceti E – inhabitable, même d’après les estimations les plus favorables de nos astrobiologistes.

Le vaisseau que j’avais l’honneur de commander, et dont il ne reste aujourd’hui quasi plus rien, avait reçu pour mission de trouver un nouveau foyer, fut-il temporaire, à l’élite des Hommes, dont le mode natal était en proie aux vastes dévastations du changement climatique et de la guerre généralisée. Notre race avait mis longtemps à développer la technologie nécessaire à ce voyage, mais les progrès significatifs réalisés par la Chine dans le domaine de la propulsion à intrication quantique, de même que notre compréhension sans cesse grandissante de la géographie spatiotemporelle, nous poussèrent à prendre le pari fou – et pour tout dire : désespéré – d’une évacuation partielle de la Terre.

Ainsi donc, nous étions les précurseurs de cette grande entreprise, et nous crûmes toucher au but lorsque nous aperçûmes, delà les hublots du poste de commandement, la surface blanchâtre et veineuse de Kapteyn B. En un mot  comme en cent : subjugués ; nous le fûmes tous autant que nous étions. Cet astre colossal, cinq fois plus grand que la Terre, déployait devant nous ses immenses champs de glace – parfois striés de canaux jaunâtres et ruisselants d’un liquide jusqu’alors non répertorié. Les premières analyses au spectromètre magnétique révélèrent qu’il s’agissait de tissus organiques, s’étendant en toute hypothèse sur plusieurs millions de kilomètres. Nous rejetâmes aussitôt ces constatations, les jugeant pour le moins douteuses et farfelues.

Et nous mîmes à exécution le protocole 133.

Ce protocole avait été imaginé par mon second, le Dr Oscar J. Lennox, expert en biologie et plus particulièrement en génétique évolutive. Il visait au largage, sur la planète, de plusieurs animaux de nature et d’origines diverses ; animaux dont nous observerions, par le biais de caméras dorsales et de capteurs sophistiqués, le comportement, la santé, et les possibilités de survie – sous cette atmosphère hostile jamais explorée par quelque créature terrestre. Si les bêtes survivaient, si aucune anomalie n’était détectée dans leur comportement ou leur physiologie, eh bien nous débarquerions sur Kapteyn B.

Le largage des capsules had hoc s’effectua sans encombre. L’épaisse couche de neige qui recouvrait la surface joua en notre faveur ; elle amortit la chute du matériel, si bien que sur dix sujets, seuls deux périrent au cours de l’atterrissage. Comme il régnait sur ce sol désertique une température d’environ -25° Celsius, nous choisîmes, parmi le catalogue très étendu que nous avions à notre disposition, des animaux polaires capables de résister aux grands froids. Aussi comptions-nous parmi les survivants : deux ours blancs, six pingouins et un renard des neiges. Lennox et ses acolytes du laboratoire de biologie ne purent que s’attendrir en voyant ces bêtes, qui étaient les leurs, fouler pour la première fois ce monde empli de dangers et de mystères. Les ours polaires, libérés de leurs modules de stase après une trop longue hibernation, s’aventurèrent, timides et grognons, sur les neiges inconnues ; les pingouins restèrent groupés, très désireux de veiller les uns sur les autres ; quant au renard, il mit à mal la caméra embarquée sur son dos, tant il gambadait et gambadait encore, trop heureux de pouvoir se dégourdir les pattes. Tous les indicateurs biologiques étaient dans le vert ; notre seul souci, alors, était de contempler, à travers les yeux des caméras, ces immenses contrées virginales, ou rien ne paraissait à des kilomètres, sinon la glace et les roches abruptes des chaines montagneuses, toutes ou presque recouvertes de givre.

Or la situation ne tarda pas à se dégrader. À la troisième heure passée notre mise en orbite, peu après le largage de vivres à destination des animaux, toute transmission fut brutalement interrompue. D’abord, nous perdîmes le contact visuel. Quelque chose obstruait les lentilles de nos appareils. Ce phénomène n’était pas de nature électronique, il ne relevait pas non plus d’un problème de transmission radio ; quelque chose bloquait physiquement notre champ de vision. Quelque chose de poisseux, qui émettait un bruit mouillé et constant, lequel saturait nos micros et empêchait toute analyse sonore de l’environnement. Cela dura quelques minutes durant lesquelles, en vain, nous nous agitâmes au poste de commandement ; et puis notre matériel succomba – plus aucune information ne nous parvint.

J’organisai une réunion de crise.

Chacun parla fébrilement, excité non seulement par la découverte de cet astre habitable, du moins nous semblait-il, mais également apeuré à l’idée que les animaux aient disparus, et que ce qui avait causé leur disparition remette en cause nos plans de débarquement. On voulait croire que tout irait bien, refusant d’admettre que plusieurs années de voyage aboutissent à un échec. Kapteyn B était notre dernière chance – elle était la dernière chance de la Terre – aussi étions déterminés à tenter l’impossible. 

J’interrogeai le Dr Lennox : y avait-il une chance pour que les animaux soient encore en vie ? Il répondit qu’il n’en savait rien mais se montrait optimiste ; rien, d’après ses premières observations, n’avait pu empoisonner ou corrompre le corps de nos cobayes. Si le contact avait était rompu, disait-il, la cause n’était pas biologique – elle était météorologique, à la rigueur. Le Dr Young She, responsable de nos réacteurs et spécialiste de la propulsion à intrication quantique, m’annonça pour sa part qu’elle serait capable de faire redécoller le vaisseau dans le cas où nous nous poserions sur la planète – malgré un champ de gravité sensiblement supérieur à celui de la Terre. Nos estimés collègues Beekham, Nakagaki et Schweinitch acquiescèrent sans hésitation ; tous, en vérité, brûlaient de poser le pied sur la surface. Tous sauf le professeur Helbert, notre géologue.

Je l’interrogeai :

— Pourquoi faites-vous cette tête, Helbert ? Vous ne dîtes rien.

(Helbert était français, ces gens-là ne brillent pas précisément par leur optimisme.)

— Lennox se trompe. Ses conclusions sont inexactes.

L’intéressé haussa les sourcils, jetant sur son interlocuteur un regard de mépris. Mais Helbert continua :

— Lorsque nous sommes arrivés dans l’orbite de Kapteyn B, notre spectromètre magnétique a détecté la présence de vastes corps organiques, le long des canaux qui strient la planète. Nous ne pouvons pas nous assoir sur cette information. Ces masses sont sans doute…

— Le spectromètre dysfonctionne, Helbert. Soyons sérieux. Aucun organisme vivant ne peut atteindre cette taille. On parle de milliers de kilomètres, je vous le rappelle. Des chaînes montagneuses, tout au plus, recouvertes d’un ersatz de corail.

— Un ersatz de corail ? Ah !

Tous deux se tournèrent vers moi, tiraillés entre lassitude et agacement. Ils attendaient que je tranche ; je tranchai.

— Dr She, que vos homes regagnent la salle des machines. Initiez la procédure d’atterrissage.

Lennox fut satisfait ; Helbert, évidemment, protesta. Il argumenta, haussa le ton – je n’eus d’autre choix que de le congédier. Il était bon officier, excellent scientifique, mais son caractère pusillanime s’avérait rigoureusement incompatible avec les enjeux propres à notre mission. Il nous fallait agir ; l’immense responsabilité qui pesait sur nos épaules nous interdisait tout excès de prudence. Je sais aujourd’hui que ma décision précipita notre perte, et cependant je l’assume : c’était la seule chose à faire.

Le vaisseau se mit en branle. Quelques heures et quelques savantes manoeuvres plus tard, nous touchâmes le sol de la planète. Je louai la remarquable adresse du Dr She qui nous fit traverser l’atmosphère sans encombre et sut poser notre vaisseau avec une précision hors pair. Au 6696e jour, nous mettions le pied sur les neiges éternelles.

Par mesure de sécurité, et pour ne pas trop entailler l’égo du professeur Helbert, j’ordonnai le port de scaphandres autonomes pour notre première sortie à la surface de Kapteyn B. Ainsi, nous serions protégés d’une éventuelle menace biologique, mais surtout – car je ne croyais pas à une telle menace –, nous évitions la sédition du français, qui, à coups sûrs, nous aurait causé beaucoup d’ennuis.

Les premières heures passèrent trop vite. Nous fûmes ébahis, proprement hypnotisés par la majesté des paysages. Les caméras embarquées et les hublots du centre de commandement ne nous en avaient donné qu’un vague aperçu ; à présent, de nos yeux et sans mentir, nous contemplions le plus beau joyau de l’univers. Nous restions silencieux, tant le sentiment qui nous étreignait était profond ; tant le vaste manteau de neige qui s’étendait à perte de vue nous éblouissait par son inconcevable pureté. Le sol entièrement lisse ruisselait de nuances bleues, roses et vertes – le ciel magnétique et la glace omniprésente faisaient danser partout le spectre des aurores boréales.

Tandis que je prenais la tête du cortège et que j’observais fiévreusement mes bottes s’enfoncer pour la première fois dans la surface de cristaux compacte, le Dr Lennox leva les yeux au ciel et cria dans le microphone de sa combinaison :

— Vous voyez, Helbert ! Ce sont les aurores boréales qui brouillent nos transmissions.

L’intéressé grogna quelque chose sous son casque de Plexiglas renforcé – nous firent mine de ne pas entendre. Il est vrai qu’aucune aurore boréale n’était visible depuis l’espace au moment de l’arrêt des communications, et qu’aucun élément tangible ne corroborait les dires du Dr Lennox. Mais je choisis d’ignorer cette évidence et continuai coûte que coûte.

Le reste de l’équipage avait reçu l’ordre d’établir un camp de base puis de procéder à une analyse méticuleuse de l’air et du sol ; pour notre part, nous nous mîmes à la recherche des animaux disparus. Naturellement, les bêtes étaient trop petites pour avoir laissé dans la poudreuse des traces qui n’aient pas déjà été recouvertes, mais grâce aux vivres que nous leur avions largués depuis l’orbite de la planète, nous avions une chance de leur mettre la main dessus. Ces modules de survie, spécialement conçus pour le ravitaillement des animaux dans le cadre du protocole 133, étaient qualifiés d’autotractés ; c’est-à-dire qu’ils étaient capables de mouvements autonomes – capables, pour parler simplement, de suivre les animaux cobayes et s’assurer en tout lieu qu’ils ne manquent de rien. Équipés d’imposantes chevilles, nous espérions que ces véhicules de stockage laissent dans le sol des marques suffisamment profondes pour nous conduire au but.

Sous le vent qui fouettait en trombes le plastique de nos combinaisons, nous voyageâmes longtemps – et nos espérances furent satisfaites. Ce que nous trouvâmes, toutefois, nous fit regretter l’efficacité du stratagème. Ici, la neige était rouge et offrait à nos yeux un contraste saisissant : celui de la pureté virginale du sol, de l’horizon et du ciel, souillée par le sang de six pingouins déchiquetés, dont les chairs et les organes, sans logique apparente, avaient été répandus sur plusieurs mètres. Le module de survie était tout proche ; il s’était ouvert selon la procédure habituelle ; son contenu était intact, cependant, car les pingouins n’avaient rien mangé. Sans doute n’en eurent-ils pas le temps.

Observant les corps de plus près, nous remarquâmes qu’ils étaient recouverts de bubons mousseux et jaunâtres ; Helbert proclama la supériorité de son analyse ; et nous, pauvres de nous, restions silencieux, convaincus sans pouvoir l’admettre qu’un danger de nature biologique rôdait bel et bien à la surface de Kapteyn B.

Le retour au camp se fit dans un silence de mort. La nuit étant sur le point de tomber sur cette face de la planète, décision fut prise de remettre à plus tard la recherche des autres animaux. Rappelons que les ours et le renard des neiges étaient encore dans la nature. Contre toute attente, le Français Helbert eut le triomphe modeste. Plus personne, à présent, ne contestait la véracité de ses théories, mais il n’insista pas sur notre erreur. Comme nous, il se taisait. Je crois au fond qu’il aurait préféré avoir tort. Ce vague professeur que nous méprisions tous était trop intelligent pour ne pas voir que nous nous engagions dans une voie sans issue.   

Lorsque nous arrivâmes près du vaisseau, aux abords du camp de base qu’avaient dressé nos compagnons, la nuit était déjà tombée sur le paysage. Voilà longtemps que nous n’avions pas contemplé le ciel d’en bas, de la terre ferme. Cette disposition jamais vue des étoiles et de la Voie lactée m’a distrait un moment. J’aurais aimé ne pas savoir précisément quelle portion du ciel tournait au-dessus de nos têtes, ne pas connaître le nom des constellations et des formations gazeuses qui nous surplombaient, mais je les connaissais toutes, et j’étais, lors, incapable de m’en émerveiller simplement. Je fronçai le front, chassant ces conjectures de mon esprit, lequel était assailli de problèmes autrement plus graves.

Au campement, les projecteurs électriques étaient seules lumières dans l’obscurité. Nous y fûmes accueillis par le Dr Schweinitch, que nous trouvâmes tête nue, souriant, respirant à pleins poumons l’air de Kapteyn B. La vue de l’insouciant fit bondir Helbert. Il s’avança d’un pas dangereux et tandis qu’il s’approchait, hurlait à travers les microphones de son scaphandre :

— Mais que faites-vous ? Allez vous équiper immédiatement !

— Du calme, professeur. Beeckam et moi-même avons analysé le sol et la basse atmosphère… Il n’y a aucun risque. Voyez par vous-même.

Il lui tendit un écran ; Helbert, furieux, déchiffra :

— Montrez-moi ça… Diazote : 73%. Dioxygène : 25%. Argon : 1,2%. Xenon : 0,723%. Dioxyde de carbone, mh… Particules organiques : 0%. Zéro pour cent ! Vous vous foutez de moi !

Sous nos scaphandres, nous nous taisions. Les autres, qui s’étaient exposés à l’air de la planète, approchaient et s’attroupaient autour de nous, la mine inquiète ; curieux, en réalité, d’en savoir plus.

— Je suis très sérieux, répliqua Schweinitch, les environs sont absolument stériles, et l’atmosphère, comme vous le voyez, tout à fait respirable.

La vague de soulagement qui saisit l’assistance fut brisée par les protestations d’Helbert :

— Réfléchissez une seconde. Comment voulez-vous qu’une planète en tout point semblable à la Terre, où il y a de l’air, de l’eau, de la lumière, où tous les facteurs de la vie organique sont réunis, comment voulez-vous qu’une telle planète soit « absolument stérile » ?

— Les chiffres sont les chiffres.

Il y eut un ressaisissement parmi le public. On approuvait, on voulait croire en ses données rassurantes. Helbert allait répliquer ; je l’en empêchai, prenant la parole avant lui.

— Nous revenons du nord-est. Coordonnée 18-25-783. Nous y avons trouvé les neuf cobayes GF1-133, nos pingouins ; tous morts. Déchiquetés. Il y a bel et bien quelque chose sur cette planète.

Ces mots, prononcés avec froideur et précision, firent leur effet. Ceux qui avaient retiré leur combinaison partirent la remettre. Et dès lors, un climat étrange plana sur l’expédition… Les hommes se regardaient étrangement, l’oeil glauque, ils n’osaient plus parler, plus formuler d’hypothèses, de peur de dire une bêtise ou de nous causer de plus grands dommages. Dissipant cette ambiance malsaine, j’ordonnai que chacun aille décontaminer son équipement, que ceux qui s’étaient exposés à l’air libre soient placés en quarantaine, puis auscultés ; enfin, que l’équipage prenne un peu de repos. Demain matin, nous nous consacrerions à la recherche des cobayes disparus.

Cette nuit fut longue et sans rêves. Nous nous réveillâmes épuisés, avec l’impression de n’avoir pas dormi. Beaucoup d’entre nous avaient eu du mal à fermer l’oeil, brûlant d’obtenir des réponses. Le lever de l’astre Kapteyn, qui sur cette planète, à qui il avait donné son nom, tenait lieu de soleil, mit fin à notre impatience. Tandis que Schweinitch et ses hommes restaient en quarantaine, surveillés par un contingent de soldats non contaminés, Lennox, Helbert, She et moi-même repartîmes sur la piste des animaux.

Dans le rover qui nous conduisait, les conversations étaient timides. Après un long moment passé à contempler la neige qui jaillissait de part et d’autre du véhicule lancé à pleine vitesse, Lennox risqua une question.

— Pensez-vous vraiment que ce soit un agent chimique qui causa la mort des pingouins ? On aurait dit que… qu’ils avaient fondu sur eux-mêmes. Je n’ai jamais vu ça.

— Souvenez-vous des bubons jaunâtres, répondit Helbert. Le même jaune pisseux que celui des canaux, aperçus depuis l’espace. Il coule dans les veines de cette planète un genre de poison, un fluide hautement toxique. Bientôt, nous en saurons plus.

Lennox allait répondre mais le véhicule s’arrêta ; je venais de couper le contact. Ils me demandèrent les raisons de cet arrêt ; pour toute réponse, je pointai du doigt l’inexplicable chose qui s’étendait devant nous. C’était une crête, dépassant  de la neige d’environ six ou sept mètres. On aurait dit à première vue qu’elle était montagneuse ; à y regarder de plus près, elle ne l’était qu’en partie. L’essentiel de la matière qui la constituait était un amalgame d’ossements et de corps fossilisés, dont la contemplation nous glaça le ventre. Nous nous comprîmes en un regard ; silencieux, nous mîmes pied à terre et avançâmes vers ce vaste cimetière de la Nature. Ces… organismes, figés dans des positions incongrues, ou du moins dans ce qui semblait l’être, n’avaient évidemment rien d’humanoïdes ; ils étaient difformes, asymétriques, présentaient des membres rabougris, dégénérés, ou au contraire démesurément grands, sans proportions, sans aucune logique eu égard à ce que nous appelons sur Terre les lois évolutives. J’avançai seul tandis que mes compagnons, pétrifiés, restaient en arrière. Helbert aurait pu estimer l’âge de ses fossiles ; Lennox, nous en dire plus sur leur origine et les supposées malformations de ces espèces inconnues ; mais tous deux restèrent silencieux – l’abominable spectacle leur maintenait bouches cloches.

Je réfléchis. J’observai la configuration des lieux. En analysant la forme de cette crête de pierre, à demi recourbée sur elle-même, formant un abri naturel face aux vents de la planète, on ne pouvait songer qu’à une chose : ces animaux, ces choses désespérées, étaient venus mourir là, en cherchant, dans les dernières minutes de leur souffrance, à se protéger du froid. Je me retournai, j’interrogeai mes compagnons ; or ils ne répondaient pas ; même, ils pâlissaient, ils blêmissaient. Tout d’abord je ne compris pas quel était l’objet de leur stupeur, mais en l’espace d’une seconde, un son clair et terrifiant, sonnant à mes oreilles, vint me tirer d’incertitude. Le renard des neiges que nous avions abandonné la veille était là, lui aussi, caché entre les pierres et les ossements ; son regard était fou ; ses mâchoires, sanglantes ; et entre ses pattes gisait la tête arrachée d’un pingouin du protocole 133. Le Dr She faisait des gestes d’apaisement pour calmer l’animal et répétait dans le microphone de son scaphandre, branché sur haut-parleur :

— Tout doux, tout doux…

Mais pris de spasmes bizarres, le renard grognait ; il sécrétait une surabondante quantité de salive ; ses yeux étaient jaunes, sa langue : fissurée et suintante ; il était malade, lui aussi. Je me perdis en hypothèses. Mes pensées s’enchaînaient péniblement ; mon cerveau tournait au ralenti. Avant que je ne puisse échafauder le début d’un raisonnement qui m’aurait conduit à prendre une décision face à l’imminent péril que représentait cette bête enragée, prête à nous sauter dessus… Un coup de feu retentit, suivi d’un glapissement funeste. Sans ordre et sans un mot, Lennox avait fait un aller-retour au rover, s’était emparé du pistolet réglementaire, embarqué sur chaque véhicule puis avait abattu le cobaye GF7-133. Il nous lança un regard noir, tant à Helbert, au Dr She, qu’à moi-même ; et ce regard avait une signification ; il nous mettait au défi de réagir, de démontrer qu’il avait eu tort. Nous en fûmes incapables. Circonspect, j’ordonnai que nous rentrions à la base, emportant la dépouille du malheureux renard et quelques-uns des fossiles, que nous examinerions ultérieurement.

Avant de remonter à bord du rover, je jetai un oeil à l’écran de contrôle de ma combinaison, pour m’assurer de son bon fonctionnement. Oxygène, filtrage, régulation de la température… Tout était normal. Et cependant, je n’avais pas les idées claires. Une sensible variation de mes sens, m’empêchait – c’est dur à dire – de voir véritablement la réalité en face. Je veux dire : le réel, les choses, le monde, semblaient diffus, abstraits. Le Dr She prit le volant – en entendant le moteur démarrer, je montai à bord, secouai la tête et décidai de remettre ce problème à plus tard. 

Durant le trajet, j’observai attentivement le Dr Lennox, ses réactions, ses attitudes – ses silences, aussi. Malgré ces étranges problèmes de concentration, je ne pus que constater le changement de caractère de notre astrobiologiste. Je rappelle à ceux qui capteraient ce message que Lennox était l’inventeur et l’initiateur du protocole 133, qu’il avait lui-même choisi puis élevé bon nombre de nos animaux cobayes, dont celui qu’il venait de supprimer froidement.

Cela ne lui ressemblait pas.

Lorsque son regard croisait le mien, il le soutenait, et cependant son oeil était vide ; cet homme se trouvait là sans y être tout à fait.

Alors, Helbert, rompit le malaise.

— Si j’ai raison, dit-il, si ces phénomènes sont liés aux fleuves jaunes que nous avons vus depuis l’espace, nous devons au plus vite gagner la rive de l’un d’entre eux.

— Qu’avez-vous en tête ? demanda le Dr She en jetant un coup d’oeil derrière son épaule. Si vous voulez mon avis, reprit-elle, on ferait mieux de lever le camp. Et en quatrième vitesse ! Mes réacteurs sont prêts à nous sortir d’ici.

— Dans l’hypothèse où nous aurions affaire à un agent bactérien, à un virus, à quoi que ce soit de pandémique, alors… Où que nous allions, la chose nous suivra. Schweinitch et les autres ont respiré l’air de la planète. S’ils sont bel et bien contaminés, notre meilleure chance est de rester ici : localiser la source du mal, l’analyser, puis la détruire.

Le Dr She fut convaincue par les arguments du géologue. Pour toute réponse, elle lâcha avec un sourire :

— Hé, vous avez beau vous occuper de cailloux, vous êtes un vrai scientifique, Helbert.

Lennox ne riait pas ; moi non plus, d’ailleurs. Mais tandis que j’avais les yeux rivés sur l’écran de contrôle de mon scaphandre, le rover s’arrêta – nous étions de retour au campement.

Conformément à mes instructions, les abords de la base étaient déserts ; les imprudents, qui avaient retiré leurs casques, étaient en quarantaine. Quoique lugubre, le silence de l’endroit était normal, et cependant un détail me chagrina.

Les projecteurs n’émettaient aucune lumière. Cela n’était pas normal.

Lennox, de nouveau, voulut se saisir du pistolet automatique. Le Dr She l’en empêcha et s’emparant elle-même de l’arme, prit la tête de la marche qui devait nous conduire jusque dans ces baraquements lugubres, où régnait la plus obscure solitude. Une fois à l’intérieur, nous allumâmes tout ce qui pouvait l’être : lampes torches, lampes frontales, électronique encore en état de marche… Tout était éteint ; tout, ou presque, était hors de tension. À mesure que nous avancions, un bruit nous parvient, un bruit humide, glapissant, semblable à celui que nous entendîmes depuis l’espace, au moment où la communication fut coupée avec les bêtes du protocole 133. Ce son, ce son terrible nous donna l’amère certitude que le mal auquel nous étions confrontés, invisible, incompréhensible, avait investi ces bâtiments. Le bon sens eut exigé que nous battions en retraite, mais quid du reste de l’équipage, des hommes placés en quarantaine ? Contre toute prudence, poussés par la loyauté que nous éprouvions à l’égard de nos camarades, mais aussi par une sorte de curiosité malsaine, nous nous dirigeâmes vers les quartiers d’isolement.

Comment décrire l’aspect hautement sinistre, hautement lugubre, de ces sons infernaux se répercutant à n’en plus finir le long des murs, des parois métalliques ? Ils étaient parfois redoublés de cris qu’on étouffe, mais avant que l’inquiétude ne nous soit permise, nous arrivâmes au seuil des cellules. Ici, une porte ; la seule nous séparant encore des malades, de leurs hurlements, du bruit humide – obsédant –, et quant à moi, je n’arrivais plus à penser. Ma tête était inondée d’images étranges, de pensées douteuses, d’idées sans fondement… Il fallut l’ouverture du sas pour me tirer d’une rêverie que seule la réalité égalait en horreur.

Les malades étaient devant nous, enchainés ; leur état, dégradé au-delà du concevable, et leurs corps brisés, transformés, déformés par la peste jaune, ne laissaient aucun doute quant à la contamination générale. Les bubons jaunâtres qui gonflaient leurs poitrines, leurs bras, et jusqu’au moindre de leurs membres, nous donnaient cette impression bizarre d’hésiter entre tristesse et nausée, entre pleurs et vomi. Cela s’appelle l’angoisse. La véritable angoisse, qui vous tétanise, vous empoigne de l’intérieur ; ce fut la première fois que je la ressentis.

Enchaînés, oui, les malades l’étaient pour la plupart. Mais nous constatâmes bientôt que certains s’étaient libérés. Les liens des malheureux, encore fixés aux murs et recouverts de liquides infâmes, laissaient à penser que leurs mains, leurs bras, s’étaient délités, avaient fondus sur eux-mêmes pour permettre leur libération. Leur libération et leur vengeance… Car ces espèces de zombies, ces monstres qui étaient autrefois des nôtres, s’étaient retournés contre leurs camarades.

Je repris mes esprits. Je tâchai de compter les cadavres, ou ce qu’il en restait : parfois une simple flaque, dans laquelle baignaient quelques os devenus spongieux et jaunes comme la mort.

Ils étaient tous là. Tous s’étaient entretués.

— Nous ne devons pas rester là ! proclama Lennox.

Helbert se taisait ; le Dr She en faisait autant, mais la façon dont elle pointait partout le canon de son arme… Cela parlait pour elle. Faute d’ordres, mes trois acolytes, d’eux-mêmes, décidèrent de rebrousser chemin. Ils n’attendirent pas ma décision, avaient senti ma faiblesse, et déjà, outrepassaient mon autorité. Partir : si j’en avais eu le temps et la force, aurais-je donné un ordre différent ? Sans doute pas, puisque je les suivis. Aussi vite que possible, nous courûmes jusqu’au rover ; cette fois, ce fut Lennox qui prit les commandes ; She indiquait la direction, et moi, moi je luttais en silence avec cette indéfinissable pollution de l’esprit qui m’empêchait d’agir. Pourquoi n’arrivais-je pas à me concentrer ? Étais-je contaminé par la maladie ? Le regard fou de Lennox, son attitude, tout me laissait penser que c’était lui, le malade. Mes hommes allaient-ils se mutiner, se retourner contre moi ? Ces questions me hantaient, en même temps que l’idée d’un jaune impie s’infiltrant partout, quand ces mots passèrent dans l’air et heurtèrent mon attention :

— Coordonnée 312-25-18. Le fleuve le plus proche. Et mettez les gaz, Lennox.

Sur le conseil d’Helbert, dont les plans demeuraient inchangés, le Dr She nous menait tout droit à la source de la contamination. Avait-on seulement une chance de survie ? Je commençais à avoir des doutes, je remettais en question jusqu’à la réalité ; peut-être tout ça n’était-il qu’un rêve ? Ou peut-être étions-nous morts depuis longtemps, avec les autres, au camp de base ? Si seulement.

Après plusieurs heures de conduite effrénée, la grandeur de ce que nous vîmes en arrivant au bord du « fleuve jaune », l’horrible magnificence de cette chose qui coulait avec lenteur, cela dissipa tous mes espoirs de sommeil ou de mort. Face à cet indescriptible ça, le dormeur se réveille et le mortel sait qu’il est vivant. C’était comme des câbles organiques, comme des tendons, mêlés les uns aux autres en un enfer sans fin de glapissements, de bave et d’humus. C’était liquide et solide en même temps. C’était une mousse, qui se gonflait ou se rétrécissait par endroit ; enfin c’était un être, un être gigantesque, sans forme, irriguant de sa masse colossale et gluante les plus profondes entrailles de Kapteyn B.

Le choc fut terrible, pour chacun d’entre nous. Même le Dr She, qui était restée la plus alerte, la plus lucide, perdit contenance. Helbert avait raison depuis le début. Quelle est la taille réelle de cette chose ? Et qui sait jusqu’où elle s’enfonce sous la neige ? Elle ne semblait pas avoir remarqué notre présence. Avait-elle une tête, un cerveau, était-elle seulement douée d’intelligence ? Au moins l’abomination était-elle vivante, cela ne faisait aucun doute : nous la voyions bouger. Les convulsions, les spasmes répugnants de son corps aux propositions cosmiques nous laissaient imaginer quelles immondices la Nature avait dispersées delà l’espace-temps. Cette vision de terreur gigantesque, n’appelant que le vide et la mort, rendait absurde notre expédition pour la survie du genre humain. En cet instant, nous n’en doutions plus. Nous aurions dû rester prisonniers de notre insignifiance et mourir sur Terre – un monde rassurant, le nôtre, dont l’échelle ne nous aurait pas rendus fous…

Mais un geyser de liquide jaunâtre, propulsé en notre direction, réveilla ce qu’il restait en nous d’instincts primaires ; par réflexe, nous nous jetâmes au sol, à l’abri du rover. La gerbe de liquide tomba un peu plus loin, faisant fondre la neige dans un large périmètre.

— Je vais faire des prélèvements, lança Lennox en se redressant.

Le Dr She répondit que ça ne servirait à rien, que nous étions perdus, quoi qu’il arrive. Entre inquiétude et sarcasme, Helbert répondit :

— Tranquillisez-vous, Docteur. Nous ne mourrons pas avant de savoir ce qu’est ce foutu limon.

Alors, nous nous levâmes ensemble et nous mîmes au travail. Les outils dont nous disposions se limitaient à ceux présents à bord du véhicule ; le rover lui-même devint peu à peu notre dernier camp de base. Nous nous activions avec une frénésie irrationnelle, tandis que le fleuve hypnotisant de la mort jaune s’étendait devant nos yeux… À ce stade, je crois que nous n’avions plus toute notre tête ; je crois que nous nous agitions coûte que coûte, pour ne pas voir en face l’ampleur de notre folie.

Le Dr She, qui était un ingénieur remarquable du temps où tout cela avait encore un sens, sut démonter les capteurs internes de sa combinaison pour les brancher sur l’ordinateur de bord. Cette console de nouvelle invention fut confiée au Dr Lennox, à qui revenait la tâche d’analyser le liquide tombé tout proche et de le comparer à la dépouille du renard des neiges, recueillie tout à l’heure et que nous transportions toujours avec nous.

Lennox exécuta sa mission avec une nervosité sardonique ; penché sur son appareil, nous le regardions se crisper et se tendre à mesure qu’il analysait les résultats. Nous le voyions changer, même physiquement, car sa peau devenait moite, cireuse, ses ongles, ses yeux, ses cheveux brunissaient de seconde en seconde.

— Lennox, lui dis-je, votre peau… Vous êtes infecté.

— Si ce que je lis est exact, alors nous le sommes tous.

Devant nos yeux interdits, il continua :

— Physarium Polycephalum, cela vous dit quelque chose ? C’est la forme de vie terrestre se rapprochant le plus de ce à quoi nous avons affaire. Il ne s’agit pas d’un animal, ni d’une plante, ni d’un champignon – c’est tout cela en même temps. Pas de cerveau, pas de centre nerveux. Sur Terre, le Physarium se déplace d’environ un centimètre par heure. Ici… Ici, voyez par vous-même.

Il retira de sa console d’analyse la plaque sur laquelle il avait exposé l’échantillon ; nous l’examinâmes avec effroi. La mousse, jaune et bulleuse, s’était développée à une vitesse effrayante, au point de déborder du support, pour tomber sur la glace en fines gouttelettes…

— Il y a encore quelques secondes, précisa-t-il, l’échantillon ne mesurait que trois millimètres carrés. La chose se déplace bien plus rapidement que son homologue terrestre, et elle se reproduit plus vite encore.

Helbert objecta :

— Quel est son point faible ? Il y a forcément un moyen d’arrêter sa propagation.

— Mes premières constatations indiquent… (Lennox, dans un geste convulsif, passa sa main sur le casque de son scaphandre, comme s’il voulait, chose absurde, s’essuyer le front.) Je… Mes premières constatations indiquent que le spécimen se situe tout en haut de la chaine alimentaire. Pour la raison simple qu’il en est le seul et unique maillon. Il… Il sécrète des enzymes capables d’imiter le code ADN des créatures qu’il croise. Voilà pourquoi nos capteurs n’ont pas détecté sa présence, parce qu’il imite notre propre signature biologique. Ces… enzymes s’infiltrent dans l’organisme de la proie et le détruisent de l’intérieur, par de violentes mutations génétiques, jusqu’à éteindre la race du sujet, le rendant incapable de se reproduire, si elles ne le tuent pas directement. Les fossiles que nous avons trouvés à l’ombre de la crête sont sans doute les anciens habitants de cette planète, rendus difformes par les mutations… (Ici, il désigna les fossiles que nous avions ramenés, à demi visibles dans l’entrebâillement des portières.) Nos animaux furent victimes du phénomène, de même que les membres de l’équipage. Et à présent… (En se tournant vers les restes du renard, presque entièrement dévorés par la chose.) C’est notre tour.

Le Dr She, qui comme nous tous marchait aux lisières de la démence, pointa son arme sur Lennox :

— Il y a forcément une solution ! Trouvez la solution, Lennox ! Trouvez-la !

Alors le malheureux poussa un cri ridicule, le cri d’une bête chétive qu’on menace d’un bâton. Il protégea son visage de ses bras – nous vîmes, à cette occasion, que la mousse avait rongé les coudières de son uniforme, que ses biceps étaient nus, du moins en partie, et que sa peau, fripée et lacérée, se couvrait déjà d’innombrables bubons, flasques et suintants…

— Dépêchez-vous ! Dépêchez-vous ou je… – !

Un cri d’une autre espèce, puis un heurt firent taire le Dr She. 

Elle se tourna ; nous également ; mais personne ne put rien faire. Nous fumes projetés à terre, roulant dans l’ombre menaçante de ceux qui furent un jour deux grands ours polaires, et qui n’étaient plus à présent que des spectres d’animaux monstrueux, des carcasses mort-vivantes, aux côtes mises à nu, aux pattes décharnées, aux yeux transpercés de filaments pisseux, lesquels s’agitaient en tout sens, comme les serpents de la Méduse… Nos ours ; nos cobayes ; bien déterminés à broyer sous leurs dents mortelles jusqu’au dernier de nos os. Leurs corps étaient hideux. Leur poids, pesant sur nos poitrines, broyant nos armures et coupant notre souffle, nous faisait regretter de ne pas avoir péri plus tôt, d’une mort simple et rapide… Nous entendions leur respiration, leurs grognements ; je me souviens de cette coulée de bave jaune qui dégoulina sur la vitre de mon casque ; je me souviens, distinctement, l’avoir vu bouger à la manière d’une larve ou d’une chenille. Je ne sais dire avec mes propres mots la terreur que je ressentis à l’idée que cette chose gluante ne s’infiltre dans ma combinaison ; qu’elle me transperce, me possède, et à moi aussi, crève les yeux de l’intérieur…

Mais nous étions quatre. Ces deux ours ne pouvaient à eux seuls tous nous maintenir au sol. Helbert s’était relevé, il empoigna le pistolet que She avait laissé échapper dans sa chute, désenclencha le cran de sureté et fit un massacre. Cet instant fut le plus confus de toute ma vie : je ne sais combien de coups de feu furent tirés. Lorsque les détonations cessèrent, je sentis sur moi s’écraser une masse énorme, celle de l’ours qui m’avait attaqué, et je vis mon sang, celui des bêtes et de mes camarades, imbiber la neige et la fondre à son contact.

L’énergie du désespoir me permit de consentir à l’effort nécessaire pour me dégager. Je parvins à repousser le cadavre, à m’assoir, puis doucement, à me relever. Helbert avait fait mouche. Il avait tué non seulement les deux cobayes, mais également She et Lennox, qui gisaient face contre terre. Leurs restes furent très vite recouverts d’ectoplasme qui fit de cette chair encore chaude une consommation rapide. Il eut fallu prendre peur, nous enfuir encore, mais maintenant, à quoi bon ? Mon scaphandre était brisé, mes hommes, décimés, et Helbert… Il se tenait devant moi, arme à la main, statufié par le massacre dont il s’était rendu coupable. Avait-il paniqué, était-ce un accident ? Ou avait-il fait exprès, manipulé comme les autres par le fluide démoniaque ? La peur et la culpabilité s’entrechoquaient sur son visage, et sur ses joues jaunissantes, coulaient des larmes.

— J’ai dit tout à l’heure que nous ne mourrions pas sans savoir ce qu’était ce truc. Eh bien voilà, nous savons.

J’eus à peine le temps de comprendre la portée de cette déclaration que retentit un ultime coup de feu. Le pistolet sur la tempe, le Français s’était fait sauter la cervelle.

La déflagration, puis le bruit ténu que fit sa dépouille en tombant sur la neige, résonnèrent longtemps dans mon esprit. Il fallut un moment pour que l’écho s’estompe, pour que je réalise – et que je hurle. Ma conscience vacillait. J’étais dorénavant seul à la surface de Kapteyn B et me revenaient en mémoire toutes les étapes de notre fatal périple. La lutte sans mesure menée par les gouvernements du monde pour mettre au point cette expédition ; les souffrances des peuples ; les longues années de voyage à travers l’espace-temps, l’approche de diverses exoplanètes ; notre arrivée, enfin, sur Kapteyn B ; la disparition des cobayes ; la mise en quarantaine de l’équipage ; et puis les découvertes macabres, succédant les unes aux autres ; les meurtres, la folie, la fatigue, le sang, la fuite – enfin les corps de mes amis, gisants là, près de moi. Les images défilaient dans ma tête avec une démente rapidité, avec une clarté, une précision hallucinatoires. Depuis combien de temps n’avais-je pas dormi ? Je sentais la sueur, les larmes et aussi cet innommable liquide jaune couler sur mon visage, et je trainais des pieds, tombai à genoux, vomis à la face du ciel des mots de panique, des cris de rage et des sanglots désespérés… Que me restait-il ? Ma mission était un échec et cet échec condamna l’humanité entière – et avec elle, toute vie biologiquement normale.  C’est une chose de voir la chute de son monde natal ; c’en est une autre d’en être le responsable, et d’y assister seul, à l’autre bout du cosmos. Mon regard tomba sur le pistolet automatique auquel la main d’Helbert était encore fermement agrippée. Cela faisait si longtemps que nous étions partis. Sur Terre, à cette heure, restait-il ne serait-ce qu’un survivant, ou étais-je le dernier de ma race ? La vision de cette arme m’obsédait. Mon âme était trop lourde, mon esprit trop durablement altéré, et mon corps… Je compris quel était mon destin. J’empoignai le pistolet et l’enfonçai dans ma bouche.

Clic. Clic clic clic.

J’ouvris grand les yeux, appuyai plusieurs fois sur la gâchette ; les cliquetis redoublèrent, mais rien d’autre. J’extirpai le canon de ma bouche, qui emporta avec lui un filet de bave jaunâtre et trois de mes dents, sans que je ressente la moindre douleur. Je me décomposais… Et il n’y avait plus de balles dans le chargeur ; plus une seule ; la dernière fut pour mon ami.

Je m’écroulai sur moi-même. Mon corps, dans un état de totale déliquescence, ne renfermait plus la moindre force, et ma conscience distordue se riait de moi, me laissant entrevoir la perspective glaçante d’un univers vide où la mort jaune règne seule ; où une infinité de mondes sont sous son contrôle, où s’étendent sans limites ses milliards de bras spongieux et horribles…

Voilà la réponse. Voilà la délivrance. Je ne sais pas si la console du rover est assez puissante pour faire parvenir ce message à quiconque, mais cela n’a plus d’importance. Plus… la moindre… importance. Je vais me lever et marcher vers le fleuve. Il va me prendre, le fleuve va me libérer et me prendre ! Je le sens. Il dissout mes membres. Mon dieu. Il… Il…

Il parle.

Couverture : Galaxie NGC 1300, par le télescope Hubble. NASA, ESA. Domaine public.

 tipeee-logo-pointcom-RVBLa première chose que vous puissiez faire pour soutenir mon travail est d’en parler autour de vous. Il vous est également possible de devenir mon mécène, en me faisant un don via Tipeee. Ainsi, vous participez à mon indépendance financière, à l’amélioration et à la promotion de mes oeuvres.
Merci !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s