Quelques conseils d’écriture, par Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar est l’un de mes auteurs favoris. En fait, elle est mon modèle en littérature. Je suis triste que si peu de gens la lisent, et que parmi ceux-là, beaucoup la tiennent pour une artiste compliquée et poussiéreuse. Il est vrai qu’au premier abord, ses romans peuvent paraitre austères : phrases longues, références historiques, imparfait du subjonctif… Mais passé ce vernis d’ancienne mode, on entre dans un univers unique, fait de couleurs, de sensations, d’odeurs et de goûts, de philosophie, de réflexions humbles et profondes sur la vie, la mort, les Hommes et les choses…  Le tout dans un style qui réussit la prouesse d’être à la fois clair et soutenu. En un mot, cela s’appelle l’élégance. Je dis : la vie, la mort, les Hommes et les choses. De tels sujets doivent vous sembler vagues, voire pompeux ; il faut lire Marguerite Yourcenar pour comprendre qu’il n’en est rien. Cette femme est capable de vous mener en quelques mots des berges du Nil au fin fond des antiques forêts de Gaule, de vous faire sentir le fumé du poisson qu’on retourne sur les braises, la saveur étrange des gésiers germaniques, de vous faire vivre au rythme de l’Empire romain ou de l’Europe renaissante, de vous faire songer, enfin, à ce que c’est que l’esclavage, l’amour, la liberté, le temps qui passe… Voilà un écrivain complet, dont l’oeuvre, sans y paraitre, vous imprègne de l’aura, de l’essence de l’aventure humaine à travers les siècles. Difficile de trouver les mots les plus à même de décrire mon sentiment. Je dirais pour en finir avec ce paragraphe laudateur que l’oeuvre de Marguerite Yourcenar a quelque chose à voir avec la civilisation ; et que c’est, au fond, ce qui me fascine.

Quoi qu’il en soit, j’ai revu il y peu une interview donnée par cette grande dame à la radiotélévision canadienne – interview passionnante, au cours de laquelle nous sont dispensés quelques conseils d’écriture, dont je me propose de faire ici le résumé. Prenons-en de la graine.

LE PARADOXE DE L’ÉCRIVAIN

Marguerite Yourcenar commence son exposé en nous parlant de ce qu’elle appelle le paradoxe de l’écrivain. Voilà à quoi tient ce paradoxe : d’une part, l’écrivain doit être profondément lui-même, et d’autre part, il doit s’oublier lui-même, savoir faire table rase de ce qu’il est. Nous en avons tous fait l’expérience, rien de pire qu’un artiste se regardant créer. Celui qui raconte une histoire mobilise nécessairement une foule de sensations et d’impressions qu’il puise dans son expérience personnelle, mais entre l’exploitation de ce vécu propre à chacun et le bavardage narcissique : il n’y a qu’un pas. L’écrivain, sans cesse, est sur le fil du rasoir. Marguerite Yourcenar nous enjoint donc à concilier ces deux exigences, apparemment contradictoires, en ajoutant avec un regard de malice qui n’appartient qu’à elle que la réalité comprend toutes les contradictions.

FAIRE PREUVE D’ATTENTION

Marguerite Yourcenar poursuit en citant une maxime du Tao : « Gouverner un grand empire est la même chose que faire frire un tout petit poisson », avant de préciser qu’il en est de même pour écrire un grand livre. C’est à dire qu’écrire un grand livre demande à l’auteur de faire preuve de toute l’attention, de toute la bonne volonté dont il est capable. On pourrait croire que ce conseil tombe sous le sens, mais ce serait méconnaître les problèmes de concentration dont nous sommes tous victimes. Focaliser toutes ses facultés intellectuelles, et même physiques, sur un seul et même objectif est une pratique dont nous n’avons pas l’habitude, qui relève presque de la méditation. Marguerite Yourcenar prescrit à l’écrivain d’être attentif à ce qu’il fait, attentif au mouvement de ses muscles, à ce qu’il se passe en lui et hors de lui. C’est à ce prix-là, dit-elle, qu’il sera capable de séparer les « pensées de poussière », les pensées conventionnelles, de ses impressions véritables ; qu’il arriva à être personnel tout en s’oubliant lui-même ; qu’il surmontera, en somme, le paradoxe dont nous parlions tout à l’heure.

« Plus une oeuvre est riche, (…) plus le moindre détail a une valeur d’extrême réalité. L’auteur est parti d’un petit fait ou d’une petite sensation qu’il connait vraiment. Je crois donc que l’attention est le premier devoir de l’écrivain. »

SOIGNER SES TRANSITIONS

À la suite de quoi Marguerite Youcenar nous parle des transitions en littérature. Elle évoque les peintures de Rembrandt, sur lesquelles les lignes de sont jamais rigides, où l’on croit déceler une imperceptible transition d’une couleur à l’autre, d’un morceau d’étoffe à l’autre. Pour elle, il en va ainsi des choses de l’existence, et donc de l’écriture. Elle fait l’éloge de la marge, de la transition, du fondu.

« L’écrivain conventionnel rate toujours le passage, tellement important, d’une sensation à l’autre. »

Elle conseille de ne pas sauter d’un sujet à l’autre sans prendre en compte l’aura, le halo, en quelque sorte, qui entoure chaque concept. Il suffit d’ouvrir Mémoires d’Hadrien ou L’Oeuvre au Noir pour comprendre ce dont nous parlons ici. L’écriture de Marguerite Yourcenar coule dans ses livres comme de l’eau, elle ruisselle et s’infiltre sans jamais trouver d’obstacle, sans jamais s’arrêter net pour repartir à la phrase, au paragraphe suivant. Cela donne une espèce de réalité et de profondeur incroyable à l’ensemble de ses écrits, profondeur qu’on retrouve chez Proust et à peu près nulle part ailleurs.

CHAQUE PERSONNE PORTE EN ELLE UNE FOULE DE VIRTUALITÉS

« Faîtes attention à l’inconnaissable, à l’insaisissable, au vide, à tout ce qui n’accédera jamais à l’existence. »

En nous citant cette phrase, Marguerite Yourcenar nous fait remarquer que chaque être porte en lui une multitude de possibilités qui l’enrichissent sans qu’il le sache. Que ces possibilités se révèlent un jour ou qu’elles ne se révèlent pas, cela n’a pas beaucoup d’importance. Ce qui compte, c’est de comprendre que  dans chaque individu, et par conséquent dans chaque personnage de roman, sommeillent des profondeurs qu’il nous faut explorer, même s’il n’en est pas directement question dans nos textes. Si nous négligeons de songer à ce qu’aurait pu être notre personnage principal dans d’autres circonstances, à ce qu’il aurait pu faire dans tel cas, dans tel autre, au destin qu’il aurait eu dans un univers parallèle… Alors nous passons à côté des réalités de la psychologie humaine. Que nos héros soient des icebergs, que nos récits en survolent la partie émergée ; soit. Mais n’oublions pas les vastes étendues des profondeurs. Tel est, je crois, le message de notre professoresse.

L’ÉCRIVAIN DOIT VIVRE

Si, comme nous l’avons vu, l’expérience personnelle est la matière première de l’écrivain, alors il doit vivre, sous peine d’en manquer plus vite qu’il ne le croit. Marguerite Yourcenar nous met en garde : celui qui s’enferme pour écrire un livre est sûr d’avance que ce livre sera mauvais.

« Un écrivain qui ne vit plus est devenu un mauvais écrivain : il ne fait plus que d’écrire des livres. »

Attention toutefois, car l’expérience de la vie ne sert pas à l’écrivain de la manière la plus évidente. Elle lui sert, certes, mais s’il devait la réutiliser formellement, il n’aurait à raconter que des choses très banales. Or il est évident que nous inventons des tas d’histoires sur des tas de sujets auxquels nous ne connaissons rien : cela s’appelle l’imagination. L’affaire consiste donc à plaquer notre expérience, nos impressions, nos souvenirs, sur des évènements que nous n’avons pas vécus, sur des évènements inventés. Reste à sortir de sa chambre et à voir le monde… À titre personnel, je crois que c’est le point qui me fait le plus défaut.

LA SOUPLESSE ET LA CLARTÉ DE LA LANGUE

Marguerite Yourcenar poursuit avec une observation : les grands écrivains sont ceux qui sont les plus souples vis-à-vis de la langue française. Cela peut surprendre, de la part de cette académicienne qui ne manque jamais une occasion d’employer l’imparfait du subjonctif, mais elle est formelle : il ne faut pas avoir peur d’être un enrichisseur, un reconstructeur du langage. Elle cite Montaigne : « Que le gascon y aille si le français n’y peut aller ». Comprendre qu’il vaut mieux un mot de patois pour exprimer une idée claire, qu’un mot de français méconnu, que peu de gens comprendront. Car après l’attention, Marguerite Yourcenar nous enseigne que la clarté est le second devoir de l’écrivain. Elle nous enjoint à rejeter le snobisme, les mots compliqués, les tournures de phrases obscures, elle évoque même son prédécesseur à l’Académie, Roger Caillois, qui disait bannir de ses écrits tout mot de plus de quatre syllabes. On écrit pour être compris, pas pour faire l’intéressant.

LA NÉCESSITÉ DU DÉTACHEMENT

Pour conclure ce bel entretien, Marguerite Yourcenar évoque un livre de Mikhaïl Boulgakov : Le Maître et Marguerite. (Pure coïncidence en ce qui concerne l’usage, ici, du prénom Marguerite.) Le héros de ce livre est un poète, obsédé par ses écrits. Après avoir consacré son existence entière à la littérature, après être pour ainsi dire mort pour elle, il suit les conseils du génie qui le guide dans l’au-delà, qui lui murmure : brûle tous ces papiers. Alors le malheureux rassemble le fruit de son travail, le brûle, et observant les flammes, proclame soulagé : quel beau feu ! Ce que Marguerite Yourcenar nous dit, au fond, c’est que notre travail d’auteur n’est pas très important. Qu’il ne faut pas s’en orgeuillir ni s’en faire un ulcère. Le monde se passera très bien de nous, de notre plume, et que nous sortions ou pas ce roman sur lequel nous travaillons depuis des lustres, la terre ne s’arrêtera pas de tourner. Il faut chercher ce détachement, sans quoi « l’on se crispe ou l’on se gonfle », ce qui, dans un cas comme dans l’autre, ne fait que redoubler l’angoisse d’écrire. Brûlez vos papiers, vous aussi. Ne fut-ce que virtuellement, symboliquement. Car ce qui compte, c’est l’envie, c’est l’enthousiasme, la liberté.

• • •

Voilà, j’espère n’avoir pas été trop long. Il est difficile de suivre l’immense Marguerite Yourcenar, elle qui jongle si aisément avec les cultures du monde entier, qui un instant vous parle du Tao, des philosophies orientales, et l’instant suivant de Montaigne et de Racine, de Stendhal et tant d’autres. Une femme à la culture immense, à l’esprit bien fait, au style incomparable, dont je ne cesserai jamais de dire les mérites. J’espère vous l’avoir fait découvrir si vous ne la connaissiez pas, j’espère surtout vous l’avoir fait aimer.

À ceux qui voudraient voir l’entrevue en entier, car naturellement, je n’ai sélectionné pour la rédaction de cet article que les passages qui me semblaient les plus marquants : la voici.

À très vite.

Image de couverture : Marguerite Yourcenar en 1982 à l’âge de 79 ans, photographiée par Bernhard de Grendel. CC BY-SA 4.0

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Commentaires

6 comments on “Quelques conseils d’écriture, par Marguerite Yourcenar”
  1. Grand merci pour le lien vidéo.

    Aimé par 1 personne

  2. Article très complet et très instructif, j’adore. J’ai lu peu d’ouvrages de Marguerite Yourcenar, notamment pendant mes années estudiantines et c’est vrai que j’en ai conservé un souvenir de livres un peu difficiles à lire, notamment « Les Mémoires d’Hadrien » et « L’oeuvre au noir » que j’avoue ne pas avoir terminé. Mais ton article me donne envie de me replonger dans ses univers et d’apprendre à mieux la connaître. Quelle lecture me conseilles-tu en premier?

    Aimé par 1 personne

    1. Content que ça t’ait plu ! 🙂

      À titre personnel, je suis un inconditionnel des Mémoires d’Hadrien. Je les ai lues pour la première fois l’été de mes dix-sept ans, et depuis, elles ne me quittent plus.

      Les Nouvelles orientales sont également très jolies. Ce sont des textes courts, d’inspiration asiatique, pour la plupart. Ce n’est pas pour rien que Marguerite Yourcenar citait souvent les philosophes du Tao, elle tenait cette culture en très haute estime.

      En tout cas, je te souhaite de bonnes lectures et de belles découvertes !

      J'aime

  3. Jeanne dit :

    Bel article; ces conseils résonnent beaucoup en moi! Je n’ai jamais vraiment lu Marguerite Yourcenar (peut-être en préparation du bac ou lors du bac, des extraits, mais je n’en ai guère de souvenir), mais j’avais décidé déjà il y a quelques mois de le faire, puisqu’elle t’inspire autant… 🙂

    Aimé par 1 personne

  4. PMLicoph dit :

    Merci pour cet article, je me suis permis de rebloguer, les conseils sont justes et poétiques je trouve. Et tu décris bien cette belle personne et l’impression qu’elle te fait. Ton article donne envie de replonger dans ses œuvres, je n’ai également lu Mme Yourcenar qu’au cours des années lycée, il faut refaire le saut… Je commencerai par ce que tu proposes, merci à toi !

    Aimé par 1 personne

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