L’Antinoüs de Perga

Pour ce troisième billet « coup de coeur », je vous parle d’un buste antique découvert dans les ruines de Perga, au sud-ouest de l’actuelle Turquie. Un buste relativement petit, et en assez mauvais état, représentant le jeune Antinoüs, amant de l’empereur Hadrien.

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, un brin d’Histoire.

Au deuxième siècle de notre ère, l’Empire romain est à son apogée. Toutes les côtes méditerranéennes sont sous son contrôle, ainsi que de vastes portions du continent européen. Des îles britanniques jusqu’à Jérusalem en passant par le Benelux et les rivages d’Afrique du nord, le pouvoir de l’empereur s’étend sur près de quatre millions de kilomètres carrés. À partir de l’an 117, cet empereur se nomme : Hadrien. On se souvient d’Hadrien comme d’un grand réformateur, épris de lettres et de culture hellénique, dont la politique fut en rupture avec celle de ses prédécesseurs. Avant son règne, Rome ne cessait de s’étendre ; il est le premier empereur à fixer les frontières et à adopter une stratégie défensive. En témoigne le bien nommé « Mur d’Hadrien », vaste fortification séparant la province romaine de Britannia des terres barbares situées plus au nord : l’actuelle Écosse, l’Irlande… Il est également le premier empereur à porter la barbe, le premier à s’intéresser au sort des esclaves et à émettre des lois ayant pour but de les protéger. Je passe rapidement sur les réformes du consilium principis et sur la proclamation de l’édit perpétuel, pour vous parler de ce que les esprits romantiques retiennent généralement de la vie d’Hadrien : sa liaison avec Antinoüs.

On ne sait à peu près rien de cet Antinoüs, sinon qu’il naquit à Claudiopolis, en Bithynie, et qu’il fut sincèrement aimé par l’empereur Hadrien. Certains avancent qu’il était esclave ; d’autres qu’il était fils d’agriculteurs ou de petits commerçants. La plupart des sculptures le représentant dégagent une certaine mélancolie : tête basse, regard perdu… Marque, sans doute, d’un caractère triste. À vrai dire, Antinoüs est l’un des visages les plus connus de l’antiquité, à telle enseigne que si vous fermez les yeux et visualisez une statue romaine, il y a de fortes chances que ce soit le portrait d’Antinoüs qui vous vienne à l’esprit. D’innombrables statues à son effigie ont été disséminées à travers les provinces de l’empire, pour une raison simple : il est mort tragiquement et Hadrien ne semble jamais s’en être totalement remis. L’Histoire auguste, source peu fiable et néanmoins intéressante en ceci qu’elle témoigne de l’esprit du temps, nous dit : « Hadrien pleura sa mort comme une femme. […] Les Grecs, obéissant aux ordres de l’empereur, le placèrent au rang des dieux […] ». En effet, Hadrien, en tant que Pontifex Maximus – chef de la religion romaine –, décrète l’apothéose de son ami défunt ; il exige qu’on célèbre son culte et fait édifier sur les lieux mêmes de sa mort une ville qui portera son nom : Antinoüpolis. À noter : Hadrien fait tout pour que cette ville se développe. Il demande qu’on y tienne des jeux annuels, les Antinoéia, et la dote d’un programme alimentaire, c’est à dire d’une allocation en blé, afin que sa population croisse plus rapidement. Seule Athènes bénéficia sous son règne d’un tel trainement de faveur… Les monnaies à l’effigie d’Antinoüs se multiplient, les statues également ; et c’est précisément de l’une d’elle que j’aimerais vous parler aujourd’hui. La voilà.

 

J’ai découvert cette statue en visitant par hasard la page Flickr de Carole Radatto. Elle m’a immédiatement impressionné. Je ne sais pas si cela tient à la patte du sculpteur, à la qualité de la photographie, de l’éclairage, ou à tout cela réuni, mais je trouve ces images vraiment singulières. D’ordinaire, Antinoüs est représenté lascif, l’oeil vague – ici, son regard semble être celui d’un enfant en colère. J’ai rarement vu un buste si expressif. L’usure du temps et les fragments de pierre manquants au niveau du nez contribuent sans doute à mon impression, mais vraiment, il y a quelque chose de particulier qui se dégage de ce visage. On croirait le jeune homme outré, vexé ; on dirait qu’il fusille son interlocuteur du regard.

Ici, je ne peux faire autrement que de citer le chef-d’oeuvre de Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien. Mon roman favori, soit dit en passant, mais si vous êtes un habitué de ces colonnes, vous le savez déjà. Entre nous, ça ne m’étonnerait pas que la statue qui nous occupe ait inspiré l’auguste Marguerite. Sous sa plume, voilà ce que l’empereur dit de son favori :

« Ce beau lévrier avide de caresses et d’ordres se coucha sur ma vie. J’admirais cette indifférence presque hautaine pour tout ce qui n’était pas son délice ou son culte : elle lui tenait lieu de désintéressement, de scrupules, de toutes les vertus étudiées et austères. Je m’émerveillais de cette dure douceur ; de ce dévouement sombre qui engageait tout l’être. Et pourtant, cette soumission n’était pas aveugle ; ces paupières, si souvent baissées dans l’acquiescement ou dans le songe se relevaient ; les yeux les plus attentifs du monde me regardaient en face ; je me sentais jugé. »

Dure douceur, yeux baissés qui se relèvent en un regard de jugement… Nous y sommes, il n’y a rien à ajouter.

Tout de même, je vois là-dedans quelque chose d’infiniment poétique. Vingt siècles d’Histoire, d’empires déchus et de religions se succédant les unes aux autres n’auront pas suffi à faire oublier cet incroyable visage ; même, les outrages du temps l’ont magnifié, l’ont rendu plus fragile, plus divin, en ont fait une oeuvre d’art dépassant de loin le cadre de la sculpture. Ce n’est pas un simple buste, c’est un souvenir, la cristallisation sublime d’un chagrin d’amour, une perle vieille de 1900 ans, fendue et pleine de terre, qui miraculeusement nous est parvenue…

Comment ne pas s’en émouvoir ?

« J’ai imposé au monde cette image : il existe aujourd’hui plus de portraits de cet enfant que de n’importe quel homme illustre, de n’importe quelle reine. (…) Je réclamais un fini parfait, une perfection pure, ce dieu qu’est pour ceux qui l’ont aimé tout être mort à vingt ans, et aussi la ressemblance exacte, la présence familière, chaque irrégularité d’un visage plus chère que la beauté. Que de discussions pour maintenir la ligne épaisse d’un sourcil, la rondeur un peu tuméfiée d’une lèvre… Je comptais désespérément sur l’éternité de la pierre, la fidélité du bronze, pour perpétuer un corps périssable ou déjà détruit, mais j’insistais aussi pour que le marbre, oint chaque jour d’un mélange d’huile et d’acides, prît le poli et presque le moelleux d’une chair jeune. »

Quand l’empereur parle, personne n’a rien à ajouter – surtout lorsque c’est Marguerite Yourcenar qui lui prête sa voix. Il ne me reste plus qu’à vous inviter à vous rendre au musée archéologique d’Antalya, en Turquie, où les deux amants, figés dans le marbre, se tiennent l’un à côté de l’autre.

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Hadrien au musée d’Antalya. Carole Raddato. CC BY-SA 2.0.

 

 


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Commentaires

One comment on “L’Antinoüs de Perga”
  1. Article très intéressant; merci pour le partage

    Aimé par 1 personne

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