Toulouse 1211

Il y a huit-cents ans, une terrible bataille avait lieu aux portes de Toulouse, opposant les troupes du Comte Raymond VI à celles de seigneurs coalisés. Entre guerre de conquête et guerre de religion, ce combat fut l’un des épisodes majeurs de ce que l’on appellera plus tard : la croisade des Albigeois. En voici une interprétation, modestement romancée par votre serviteur.

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Bonne lecture !


 

«  Assurément ces pestilentiels provençaux ne s’efforcent pas seulement de dévaster nos biens, ils cherchent aussi à nous anéantir ! Non seulement ils aiguisent leurs langues pour anéantir nos âmes, mais ils lèvent leurs bras pour anéantir nos corps, pervertisseurs des âmes et destructeurs des corps ! » 

 — Le Pape Innocent III, appelant à une croisade sur les terres de Raymond VI, Comte de Toulouse.

 

La ville, de mémoire d’Homme, n’avait jamais été si triste qu’en ce mois de juin 1211. La morosité ambiante se lisait non seulement sur les visages, mais également dans le ciel, trop noir et trop lourd pour annoncer autre chose que de funestes augures. Les gens se taisaient, ils marchaient en silence, s’épiaient les uns les autres – partout régnaient la suspicion et la peur.

Depuis trois jours les portes de Toulouse étaient closes. Le bétail des campagnes à l’entour avait été rapatrié à l’intérieur des murs, car Simon de Monfort et ses croisés, déjà, encerclaient la ville.

Il est une chose qui prêterait à sourire si les circonstances n’étaient pas si graves : la façon dont l’univers change aux yeux de celui qui se trouve face à un grand danger. Les êtres changent ; les rues, jadis bondées et aujourd’hui désertes, changent-elles aussi ; et même l’odeur de la Garonne me semble différente. Du moins ne pourrais-je jamais plus l’associer qu’aux crimes douteux qui souillèrent, cette année-là, les briques de la cité mondine.

Tapis derrière les murailles, nous attendions fiévreusement. On murmurait que ces gens, venus prendre Toulouse, accouraient de l’Europe entière, que flottaient à leurs têtes des étendards inconnus, symboles de contrées lointaines, et que la puissance de leurs armes avait déjà vaincu les troupes de Baudoin, le frère de notre Comte bien-aimé. Certains disaient que Baudoin s’était rendu, d’autres parlaient de trahison, mais une vérité primait sur toutes ces hypothèses : tous s’exprimaient avec dans la voix la marque d’une authentique, d’une profonde terreur.

Il faudrait un clerc plus érudit que moi pour décrire exactement les vastes chaînes de causes et de conséquences qui nous menèrent au désastre. Qu’il me soit seulement permis de dire que des hérétiques cathares s’étant installés dans la campagne albigeoise avec la bénédiction de notre Comte, Raymond le sixième, l’Église de Rome frappa ce dernier d’excommunication et offrit ses terres au premier qui en ferait la conquête. Le premier volontaire à cette sombre entreprise de dépossession fut ledit Simon de Monfort, et soutenu par quelques seigneurs opportunistes, dont Thiébaut de Bar, Comte de Luxembourg, il s’apprêtait aujourd’hui à forcer les portes de notre dernier retranchement : la cité même.

Au moins ne mourrions-nous pas de faim, car le siège avait été minutieusement anticipé. Comme je l’ai déjà dit, de considérables stocks de nourriture avaient été transportés dans l’enceinte de la ville. Ajoutons que cette mesure de prudence fut redoublée par la destruction de Castelnaudary – hors de question de laisser aux croisés ce que nous ne pouvions emporter avec nous, hors de question même de leur laisser cette base, sur laquelle ils auraient pu prendre appui pour mieux fondre sur nous.

Dans un climat étrange mêlé d’inquiétudes et d’honneur sali, nous nous préparions à faire face. Certes, nous tremblions, et plus encore tremblait la main de nos soldats, mais il brûlait en nous quelque chose de la fierté qu’on attaque, qui se ressaisit, et qui, tout à coup, retrouve le courage de se mesurer à l’adversaire. J’aurais aimé être de ceux qui partaient au combat. Parmi les héros que j’admirais, je me dois de citer ces archers splendides qui, de jour comme de nuit, arpentaient les murailles, et traquaient, parfois à la seule lueur de la Lune, les ennemis s’approchant trop imprudemment de nos fortifications. Les envahisseurs étaient partout, ils cherchaient sans cesse la faille qui leur permettrait de pénétrer la ville. Fort heureusement, nous pouvions compter sur l’implacable vigilance de nos défenseurs. Derrière les créneaux, stoïques, ils se mouvaient furtivement et ne laissaient entendre à l’ennemi que le sifflement aigu de leurs flèches. Parfois, l’un des hommes du Comte de Bar s’écroulait dans un hurlement sourd ; les croisés ne comprenaient rien, cherchaient en vain d’où le coup était parti ; et nous triomphions à voix basse, fêtant en silence ces petites victoires qui ponctuèrent nos trop longs jours de captivité. Car les assiégés sont bel et bien captifs, fussent-ils retenus dans la plus belle ville du monde, ce qui n’était pas loin d’être notre cas.

Le temps passa et emporta avec lui les derniers reliquats de notre patience. D’un commun accord, le Comte Raymond et les douze capitouls décidèrent une sortie. En tant que clerc attaché à la maison commune, j’eus l’honneur d’assister aux préparatifs. Le Comte Raymond n’avait pas quitté son armure depuis le début des hostilités. Cet homme au tempérament de feu voulait absolument en découdre. Excommunié, puis gracié, puis excommunié de nouveau, il était à bout de tout et ne désirait qu’une chose : s’engager dans la bataille pour n’en sortir que victorieux, ou les pieds devant. L’invraisemblable ardeur qu’il manifesta face aux capitouls sut presser leurs plans, et on décida d’attaquer sur l’heure.

Par Dieu, qu’on ne m’en veuille pas d’écrire que si le courage et la vélocité de Raymond étaient admirables en tout point, ces vertus constituaient chez lui une sorte de refus de penser… Refus bien malheureusement contagieux. L’assaut fut donné dans l’ivresse de l’enthousiasme ; on négligea de l’assez bien préparer ; et les mots m’échappent pour dire quel charnier ce fut.

Quand s’ouvrirent les portes de Toulouse, nos troupes furent immédiatement cueillies par les arbalétriers du Comte de Bar. Un déluge de projectiles s’abattit sur nos rangs ; tombèrent pêle-mêle : chevaliers, hallebardiers, porte-enseignes, sergents de ville… Un homme vit son tabard entièrement déchiqueté par la masse des flèches au vol ininterrompu ; depuis les remparts où je contemplais l’horrible spectacle, je me couvris la bouche, pour contenir un haut-le-coeur… 

Tout autour de moi s’organisait la riposte. Dorénavant peu soucieux de se montrer à découvert, nos archers bandaient leurs arcs à s’en déchirer les doigts, et durant de longues minutes, consentirent à des efforts surhumains pour disperser le flot des adversaires. Efforts produits en pure perte, car l’ennemi se protégeait de targes immenses, fabriquées à la hâte durant les premiers jours du siège. Ces vastes boucliers, faits du bois des forêts voisines, immunisaient les troupes de Monfort de tout le fer et le feu que nous faisions pleuvoir sur elles. Si bien que l’évidence s’imposa bientôt : il nous faudrait vaincre sans autre moyen que le corps-à-corps.

Or, la mêlée tournait à notre défaveur. Sans avoir pu dépasser ne serait-ce que l’ombre des murailles, les hommes battaient en retraite ; quant aux rares qui restèrent au-devant de l’ennemi, ils ne purent longtemps résister à la pression de son nombre immense – et voilà qu’ils gisaient à terre, seuls et tout en sang. Les Germains, sous les ordres du Comte de Bar, virent dans notre débâcle l’occasion inespérée de s’engouffrer dans la ville. Ils saisirent cette chance, jetèrent contre nous la masse titanesque de leur corps d’armée : ce fut une infernale cohue de fer et de cris, où l’on se bousculait sans discipline, où chacun, ne distinguant pas l’ami de l’adversaire, frappait au hasard devant lui. Le soleil de juin étendait sur la bataille ses rayons brûlants, sa lumière ruisselait partout, et sous les heaumes d’airain cuisaient nos fronts abattus…

On criait, on hurlait comme jamais jusqu’alors. L’ennemi répondait en scandant le nom de son chef : « Bar ! Bar ! Bar ! Bar ! ». Le vacarme des armes, des épées, des haches, mais surtout des gourdins ferrés, faisait trembler jusqu’aux fondations de la vieille Toulouse. Les morts s’amoncelaient devant les grandes portes ; leur sang, leur sang rouge et poisseux imbibait la terre. Mesurant l’ampleur du péril, nous tâchions de tenir, nous résistions encore quelques précieuses secondes, avant néanmoins que les premiers croisés ne se frayassent un chemin à l’intérieur des murs…

Et puis, tout à coup, il y eut une sorte de ressaisissement.

L’air fut déchiré par le formidable retentissement du cor sonnant la charge. C’était le cor de Raymond, reconnaissable entre tous, et bientôt le galop d’un millier d’hommes vint bouleverser le cours de la bataille. Le Comte et ses chevaliers avaient contourné les positions ennemies en sortant par les senestres portes ; à présent, ces cavaliers héroïques, emmenés par la bannière rouge, enfonçaient à grand fracas le flanc des envahisseurs. La puissance de leur charge fut inouïe ; il fallait voir ce triangle d’acier, dardé de lances et de piques, percer, renverser, disperser – anéantir ! – la nuée des fantassins barrois. Rien ne résista à leur assaut, tout cédait devant eux, ils pénétraient les rangs adverses comme une lame pénètre la chair ; et nous les encouragions, de toutes nos forces nous leur crions de continuer… Une dizaine de minutes leur suffit pour mettre les croisés en déroute. Les arbalétriers furent dispersés aux quatre coins du champ de carnage ; ils fuyaient, abandonnant leurs armes, trop longues à recharger et trop lourdes pour sauver leur vie. Ce n’était plus un combat, c’était une partie de chasse à courre, et nous exultions en voyant le gibier se faufiler dans la campagne, pour échapper à la traque de son glorieux vainqueur.

Le Comte Raymond, dont la lance était empourprée du sang germanique, ordonna qu’on saisisse les targes de l’ennemi. Les chevaliers obéirent ; certains, même, grisés par la victoire, se risquèrent à démonter. Et un cor nouveau retentit à nos oreilles. On crut qu’il annonçait la victoire, la levée du siège ; une clameur sans pareille saisit l’armée et la ville entière ; mais je perçus, malgré le tumulte, que ce cor n’était pas celui de Raymond. C’était celui de Simon de Monfort, et voilà que débutait sa contre-attaque.

Les assiégeants avaient regroupé leur propre chevalerie ; l’éminence de leur charge nous glaça, nous pétrifia, tous autant que nous étions. La vertu d’honnêteté me force à reconnaître que ces cavaliers offrirent à nos yeux un incomparable spectacle : ils fonçaient sur nous, toutes lances dehors, et le bleu de leurs bannières, de leurs surcots, de leurs caparaçons, figurait une vague que rien n’arrête, qui emporte et balaie tout sur son passage.

Il y eut le temps d’une respiration, d’un clignement d’oeil, et ce fut le choc. Les sabots martelant le sol, les armures, les armes, le bronze et l’acier s’entrechoquant partout, les cris des soldats, les cris de douleur… Tout ceci vibrait dans l’air et saturait nos oreilles d’un sifflement terrifiant. Ceux de nos chevaliers qui avaient mis pied à terre furent perdus, embrochés sur place. Les autres… Eh bien les autres résistèrent avec plus de vaillance que l’Homme n’en montra jamais. À un contre six, notre suzerain le Comte Raymond se battait comme un fauve que tout accable. Il ne lâchait rien ; pour chaque coup reçu, en rendait le double, voire le triple ; et brisait tout à l’entour les lances des cavaliers trop désireux de percer son armure. Du rempart où je me trouvais toujours, je ne pus compter le nombre exact des victimes, mais je vis la charge des adversaires être en partie déviée, rompue, par la rage de ce chef prêt à se battre jusqu’au bout.

Et cependant les vautours dominèrent le tigre ; face à l’héroïsme, le nombre triompha. Raymond tomba de sa monture, on lui en trouva une autre ; malgré les blessures, malgré le sang et la sueur qui coulaient sur la maille brillante de son armure, il remonta en selle. Les barons faisaient bloc autour de lui, leurs cris « Pour le Comte ! Pour Raymond ! », précédaient de peu le vol de leurs épées, lesquelles fendaient l’air et les os de l’ennemi sans cesse plus nombreux. Ici, sur la muraille, on n’avait plus de munitions, et l’on regardait, impuissants, nos troupes acculées se faire encercler de toutes parts.

— Par Dieu, à moi !

Raymond, pour la deuxième fois, venait de tomber de cheval. Il n’était plus question de se redresser. La confusion était telle que sa seule préoccupation, à présent, était de rester en vie. Les vassaux toulousains redoublèrent d’efforts pour protéger leur maître, mais ils ne parvinrent pas à empêcher les lames franques et germaines de s’abattre par dizaine sur la cuirasse du vieux Comte. Les croisés frappaient avec une rage extrême, ils cherchaient une faille dans son armure pour le tuer et en finir avec cet horrible siège – la providence, néanmoins, voulut que l’acier résistât.

Raymond demeurait immobile. Sans doute croyait-il sa dernière heure venue, car il laissait sur lui pleuvoir la haine et les coups de la chevalerie barroise. Ses barons finirent par le relever, pour certains au prix de leur vie, et réussirent à l’extraire du champ de bataille. On abandonna le combat, on abandonna les targes prises à l’ennemi, et jusqu’à notre honneur, lequel gisait là, parmi les cadavres des nôtres, leurs drapeaux déchiquetés et leurs armes rompues. On se replia à l’intérieur des murs, on ferma les portes, en toute hâte ; et c’est ainsi que le siège, sur la ville, resserra sa longue emprise.

La situation était catastrophique. Le bilan de l’opération : désastreux. Non seulement avions-nous perdu beaucoup d’hommes, mais le moral de la population s’était considérablement dégradé. Les cathares présents dans la cité commençaient à s’agiter, on les regardait d’un drôle d’oeil, et certains songeaient déjà à les livrer au Comte de Monfort. La contemplation de cette cuisante défaite, et sans doute aussi la peur du châtiment, poussa nos bons peuples à rêver d’une issue diplomatique…

Sans tarder, les capitouls se réunirent. Le Comte, blessé et assommé par les foudres de la bataille, fut exclu des délibérations. Les douze municipaux ne connaissaient que trop bien les désirs de Raymond, sa volonté de résistance et d’attaques inconsidérées ; c’est pourquoi ils le confièrent aux médecins qui l’éloignèrent de la maison commune. Loin de l’influence de ce noble seigneur, décision fut prise d’aller au-devant des puissances alliées pour négocier une trêve.

Toute la ville bruissa de cet évènement. Je ne peux que supposer que les rumeurs arrivèrent jusqu’à l’oreille du Comte impuissant, cloué au lit par la gravité de ses blessures… Il n’empêche qu’une délégation fut constituée et qu’elle passa, le lendemain, dès l’aube, les portes de Toulouse. La faible escorte des capitouls tenait armes aux fourreaux. Les hommes qui la constituaient avaient paré leurs chapeaux des morceaux d’un drap blanc ; drap que l’un d’entre eux tenait bien haut, fiché au bout d’un bâton, en signe de paix. L’ennemi suspicieux mit du temps à recevoir nos parlementaires ; il les reçut néanmoins ; et le premier de nos municipaux se présenta devant Simon de Monfort, face auquel il s’inclina avec dignité, à la manière de quelque chef barbare jetant ses armes aux pieds d’un César.

Monfort, qui pour l’occasion était campé sur son imposante monture, tandis que ses interlocuteurs avaient pied à terre, leur demanda si Toulouse la Grande qui sied sur la Garonne était disposée à cesser le combat ; la réponse qu’ils lui firent lui mit le rouge au front :

— Monsieur, clama le capitoul, vous êtes venu ici pour rétablir la loi du ciel et châtier les hérétiques, mais vous oubliez qu’il y a à Toulouse vingt-cinq milliers d’âmes chrétiennes, parmi les plus ferventes de l’Occident. Ses âmes sont fidèles à notre mère l’Église. Aussi nous invoquons votre clémence. Au nom de notre Seigneur Jésus Christ le Roi des cieux, je vous demande de lever le siège et de retourner sur l’heure en vos contrées respectives.

Monfort serra les mâchoires en même temps que les brides de son destrier et tous deux renâclèrent. Dans sa langue du nord, par nous difficilement compréhensible, il répondit :

— Livrez les pervertisseurs et Toulouse sera sauvée ; livrez le Comte Raymond, et nous épargnerons vos vies.

Un voile de silence glacé s’étendit sur nos têtes. Tout le poids de la situation, tous les enjeux de cette guerre, de cette bataille, de cette entrevue, tous les enjeux qu’impliquait cette seconde même, nous faisaient trembler et dégouliner de sueur froide.

Un autre capitoul, de ceux qui étaient restés sans rien dire, s’avança et à son tour prit la parole. Il proclama avec orgueil, comme on proclame son indépendance :

— Nous sommes liés au Comte Raymond par un serment de fidélité, prêté devant Dieu, et par tout ce qui est sacré, nous le respecterons !

Tous ne pensaient pas ainsi. Il est vrai de dire que certains, parmi la délégation, n’attendaient que de se jeter aux genoux de l’adversaire. Mais ils se turent. Ils se turent car ils sentirent que ces paroles courageuses étaient portées par le vent de l’Histoire ; qu’aller contre elles reviendrait non seulement à perdre son honneur, mais encore à se damner aux yeux des générations futures. Le brave avait fait son devoir en parlant ; les lâches, sans mot dire, avaient fait le leur.

Outré, Simon de Monfort éperonna sa monture, et tandis qu’elle hennissait, tandis que ses sabots frappaient et fouillaient la terre, lui ordonna de faire demi-tour pour disparaitre derrière les innombrables rangs des troupes coalisées. Ses lieutenants le suivirent ; le Comte de Bar, s’attardant une seconde auprès des ambassadeurs, leur dit simplement :

— De votre bien grande défaite qu’il vous souvienne sous peu !

Et chacun retourna dans ses quartiers, auprès de ses armes ; préparant les combats à venir, les combats qui décideraient du sort de Toulouse, des Croisés, des cathares et de l’Église romaine – en un mot, qui décideraient du sort de nos vies.

La nuit tomba. Nous nous nous tînmes longtemps en alerte après le coucher du soleil ; nous attendions cette attaque décisive, nous attendions qu’elle vienne et que tout se termine – et pourtant rien ne se produisit. L’obscurité couvrait les mouvements des envahisseurs, mais nous entendions le bruit de leurs pas, de leurs armures ; nous savions qu’ils préparaient quelque chose. La lumière lointaine de leurs torches dansait comme des lucioles sur l’horizon, puis elle disparaissait, sans nous laisser le temps de rien comprendre. Personne n’osait fermer l’oeil. Le peuple se massait sur les hauteurs, sur les toits, escaladait même les clochers de la ville pour assister à l’ultime basculement du Destin…

Et puis la nuit s’embrasa. Les torches que nous voyions flotter au loin se réunirent tout à coup pour se changer en une gigantesque colonne de feu. La cité fut saisie d’effroi : un vague cri qu’on étouffe, un souffle qu’on retient… et les colonnes de feu se multiplièrent, tant et tant qu’on y vit bientôt comme en plein jour. Les flammes immenses rougissaient le plafond du ciel – la fumée qu’elles dégageaient rivalisait d’ampleur avec les nuages eux-mêmes. À la lumière de l’immense brasier, nous contemplâmes le désastre ; nous comprîmes, enfin, ce dont il s’agissait. Les faubourgs, les fermes, les villages, les habitations isolées, les cultures, les ponts, les chemins, les auberges vidées de leurs clients, les relais de poste, les cabanes… tout ce qui n’était pas protégé par les remparts, jusqu’à la construction la plus modique, jusqu’à la moindre cabane, brûlait devant nos yeux. Montfort, Bar et leurs sous-fifres s’étaient résolus à lever le siège. Ils avaient compris que sans machine de guerre, il leur serait impossible de forcer les portes de Toulouse. Alors ils partaient… Ils partaient, et nous laissaient en souvenir de leur passage le pillage de nos campagnes – non seulement leur pillage, mais en fait, leur totale destruction.

La Providence, qui naguère sauva le Comte Raymond, ne jouait plus en notre faveur. Dieu voulut que le vent soufflât, et sur l’herbe rendue paille par les chaleurs de l’été, le feu se propagea formidablement ; il vola de bosquet en bosquet jusqu’aux forêts à l’entour, au point d’enserrer la ville tout entière dans un véritable enfer de flammes. Toulouse aux briques noircies par le souffre, Pandémonium des braises virevoltantes et de la désolation…

Nous suffoquions. Nous suffoquions et nous cédions à l’hystérie générale. Les gens devenaient fous ; leur esprit avait été rompu par la peur. Ils descendaient dans les rues, les emplissaient en hurlant, en se bousculant, en se piétinant les uns les autres ; ils tambourinaient aux portes de la ville, voulant sortir, voulant s’enfuir ; et certains, plus lucides que d’autres, mais paradoxalement plus fous, plus damnés, s’étaient armés de piques de fourches, de cordes, de chaînes, et traquaient partout dans la cité ceux qu’ils jugeaient responsables de ce cataclysme : les hérétiques, les cathares… Il y eut des massacres. Il y eut d’horribles pendaisons, aux arbres, aux lanternes, aux enseignes des marchands… Je ne nous croyais pas capables de telles choses. Je ne pensais pas qu’il était du pouvoir de l’ennemi de provoquer de tels malheurs dans le coeur même de cette ville qu’il n’avait pas conquise.

La liste sans nom des crimes et des forfaits se prolongea tard dans la nuit. Et couvrant nos cris, nos appels au secours, nos râles de morts, de douleurs et de haine… nous entendions les cors et les cuivres de Simon de Montfort sonner la levée du siège. Nous avions gagné et nous nous entretuions ; ils avaient perdu, et faisaient la fête, aux accents joyeux de leurs instruments de musique. Ils tenaient là leur bal de la Saint-Jean. L’incendie, qui s’était propagé à des lieux à la ronde, léchait son propre reflet dans le miroir de la Garonne, et les Francs et les Germains chantaient – ils chantaient, tandis que nous mourrions.

De ce jour maudit de juin 1211, rien ne fut plus pareil. Si je vis encore, c’est comme une âme en peine, car je ne peux plus voir aucun troubadour, aucun cracheur de feu, sans penser aussitôt au bal macabre des troupes de Monfort ; et il m’est impossible d’admirer encore la Garonne sans y percevoir le reflet démoniaque des flammes et du sang versé…

Les prédicateurs cathares soutiennent que ce monde est le véritable Enfer. Aujourd’hui, je les comprends.


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Commentaires

One comment on “Toulouse 1211”
  1. Anwen dit :

    Bonjour,
    Permettez un ou deux mots sur les Cathares. Merci.
    La doctrine professée par les Cathares, dans les anciennes provinces de Macédoine et de Thrace, avait été importée par les Pauliciens, Manichéens venus de l’Asie Mineure.
    Ces sectaires firent leur apparition en France au commencement du deuxième millénaire et bientôt se répandirent dans toutes les directions. On les trouve en Aquitaine dès l’an 1010 ; en 1023, on en brûlait 11 à Orléans ; vers 1035, on en trouva une petite communauté à Montfort ; on les brûla. Cent ans plus tard, on en trouvait partout.
    On leur donnait différents noms. Un de leurs principaux centre était Albi ; on les appela Albigeois. Ils furent impitoyablement poursuivis de 1210 à 1228.
    Le Catharisme était une révolte de la conscience et de la raison contre le désordre catholique. S’il ressemble au Manichéisme, c’est qu’il a la même origine : un soulèvement des bons instincts contre l’excès du mal, une réaction contre le désordre social généré par le pouvoir du prêtre.
    L’oppression continue de la meilleure partie de la société sous la tyrannie des grands soulevait l’exaspération des gens intelligents et bons. L’iniquité des lois appuyées par la force aveugle entretenait la pire des souffrances, celle des plus nobles instincts. Les femmes révoltées et outragées refusaient d’être mères pour ne pas donner de nouvelles victimes à la tyrannie.
    En 1025, on trouva des Cathares à Arras. Interrogés par l’évêque sur leur doctrine, ils répondirent « qu’elle consistait à se détacher du monde, à réprimer les désirs de la chair, à vivre du travail de ses mains, à ne faire de tort à personne et à exercer la charité. Nous croyons, ajoutèrent-ils, que, en gardant ainsi la justice, on n’a pas besoin de baptême, et que, si on la viole, le baptême ne sert de rien pour le salut. Ils ajoutèrent que leur religion excluait tout culte extérieur, les bonnes œuvres étant le seul hommage que Dieu agrée ; qu’ils se mettaient fort peu en peine qu’on les enterrât n’importe où et n’importe de quelle manière, les cérémonies des funérailles n’étant, du reste, qu’une invention de l’avarice des prêtres. Quant au mariage, ils ne l’admettaient pas comme sacrement, se passant, pour les unions, de la bénédiction du prêtre. »
    On le voit, à toutes les époques il y a eu des gens sensés. Malheureusement, ce ne sont pas eux qui ont écrit l’histoire ; ils étaient les humbles, les petits, ils étaient même les ignorants, car ils ne savaient pas le latin, ils ne savaient même pas lire, ni écrire, talents rares alors. La science de l’époque, c’était la théologie ; tout le monde appelé savant était perverti par les idées dites chrétiennes, la raison et le courage s’étaient réfugiés chez les ignorants de cette science vaine.
    Suite : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/06/les-cathares.html
    Cordialement.

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