Doutes au carré

Voilà quelques mois que je ne sais plus où je vais. Écrire, c’est bien beau, mais on ne gagne pas sa vie en littérature. En tout cas, moi, je ne la gagne pas, et j’ai peur que mon art ne soit jamais un véritable moyen de subsistance. Est-ce que je fais vraiment de l’art, d’ailleurs ? Syndrome de l’imposteur, peur du ridicule, besoin de faire mes preuves, de gagner de l’argent… Pardon si c’est banal : je doute. Une fois n’est pas coutume, ce billet recueille mes états d’âme.

Certains proclament qu’on est tous légitimes, qu’il suffit d’écrire, de créer, pour être un artiste. Je n’en suis pas convaincu. Je ne pense pas que tout se vaille : je vois de la médiocrité partout et j’ai peur d’en produire moi-même. Je n’ai pas confiance en mes oeuvres, je n’ai pas la conviction qu’elles soient utiles, profitables ou même agréables à quiconque.

Lovecraft disait : « Je ne pense que la foule vaille qu’on la choque et je ne tiens pas à ce qu’elle m’importune de son attention. » Ma nature, mon caractère, me poussent à penser comme lui. J’estime que mes textes sont anachroniques, qu’ils n’intéressent personne, ou pas grand monde, et à vrai dire : je m’en fous. Je me sens profondément misanthrope. Seulement voilà… Peut-on être auteur et s’en foutre ? En d’autres termes, peut-on raconter des histoires, activité profondément humaine, profondément sociale, en méprisant l’opinion de son auditoire, comme je suis tenté de le faire ?

Je suis fatigué de patauger dans les eaux tièdes du petit milieu de l’édition indépendante. Je suis fatigué de traîner sur Twitter. On s’y sourit, on s’y retweete, on s’y complimente sans mesure… Quand on ne s’y insulte pas, pour mieux attiser les braises du scandale. Où va-t-on ? Et dans tout ça, quelle est ma place ?

J’aime écrire, mais je n’aime pas être une personnalité publique, fût-ce auprès de vingt personnes. Je prends du plaisir à composer des nouvelles, des romans, mais je n’ai plus la conviction que ce soit important, qu’il faille le faire au nom d’un principe, de je ne sais quel idéal… Rien ne me consterne plus que les débats qui nous déchirent à propos de l’édition, du droit des auteurs, de leur rémunération ; sérieusement, je m’en fiche comme d’une guigne. J’ai le sentiment, sans doute fautif, que cela ne me concerne pas. C’est un paradoxe et j’en ai conscience, car je me plaignais il y a quelques lignes de ne pas gagner d’argent, mais pff… à quoi bon ? Vous savez quoi, ça fait longtemps que j’ai intégré que le monde est injuste, et je n’essaye plus de le changer.

Voilà, sans doute, quel est mon problème. Je suis désabusé. Je n’ai plus de rêve à vendre. C’est embêtant, quand on prétend en faire commerce.

Charge à moi de déterminer ce que je veux véritablement, ce qu’il me faut pour me sentir bien, pour sortir de ce marécage dans lequel je m’embourbe depuis des semaines. Après tout, c’est le but de cet article, que je rédige comme une page de journal. Suivent, non pas une série de résolutions, mais quelques idées, quelques pistes, car on réfléchit mieux les doigts sur le clavier.

Légitime ou non légitime, telle est la question

Je sais que la question de la légitimité chez les artistes est plus que rebattue. C’est un véritable cliché littéraire, pour le coup. À telle enseigne qu’on est tenté de répondre à celui qui la pose : « Arrête avec ça, tu crées, tu es légitime, alors maintenant au travail. » On le dit sur Twitter, on le dit sur les forums ; déjà, au collège, notre professeur d’art plastique tenait ce même discours. Une jolie vue de l’esprit, mais comme je le disais plus haut, je n’y souscris pas. Je n’ai jamais eu l’impression que les dessins maladroits, naïfs et convenus que nous produisions à l’époque étaient des oeuvres d’art, pas plus que je n’ai aujourd’hui l’impression que tous ceux qui écrivent sont des artistes. Rien à voir, du reste, avec le fait d’être autoédité ou publié chez une grande maison ; il y a des navets partout, à tous les niveaux, et je crains qu’ils soient majoritaires. Je n’ai pas assez foi dans l’humanité, je ne suis pas capable d’assez de bienveillance pour penser que ce énième plagiat de Cinquante nuances de Grey, que cette énième fan-fiction, que ce énième roman français au long cours, plus chiant qu’un dimanche après-midi, méritent qu’on s’y attarde…

Maintenant que le problème est posé, comment le résoudre ? Car si j’ai peu de bienveillance à l’égard des oeuvres d’autrui, j’en ai encore moins pour les miennes, et cela me gêne au quotidien, quand il s’agit de se mettre à l’écriture. En réalité, qu’est-ce qui fonde la légitimité ? D’après moi, ça n’est pas l’éditeur, ça n’est pas non plus le public, c’est le temps et la mort. Les artistes méconnus d’hier sont les grands maîtres d’aujourd’hui, et certaines étoiles de jadis n’ont plus droit de cité, même trente ans après leur disparition… Ce qui sépare le bon grain de l’ivraie, la seule autorité infaillible : c’est l’Histoire. Voilà qui nous juge. Elle retiendra nos noms ou nous oubliera – la deuxième solution étant de loin la plus vraisemblable.

Cela m’a longtemps frustré : travailler sans cesse, sans jamais pouvoir prendre la mesure du résultat, puisque le jugement final sera rendu longtemps après notre mort… Or c’est une chance, c’est même la clef du problème. Si la légitimité a à voir avec la mort, alors elle n’a rien à voir avec les vivants, et c’est pourquoi il est logiquement permis de s’en moquer. C’est un raisonnement très épicurien, au fond. Il me soulage plus que je ne peux le dire. Je n’ai pas la moindre prise sur mon éventuelle future légitimité, je ne la verrai jamais, je n’en profiterai jamais, et son hypothétique absence ne me causera jamais le moindre mal – puisqu’on ne peut pas avoir mal quand on est mort.

Voilà comment je pense pouvoir évacuer le problème de la légitimité, autrement que par un décret mielleux selon lequel quiconque ferait acte de création serait un artiste. Non ; la postérité dira qui était artiste et qui ne l’était pas, mais ce n’est pas notre affaire.

Être libre, ou du moins : être tranquille

Libres, nous qui vivons en occident, nous le sommes tous plus ou moins. Seulement, à titre personnel, je suis sans doute libre, mais je ne suis pas tranquille. Chaque fois que je publie quelque chose, je me demande : cela va-t-il choquer, offenser, indigner ? Cela est-il politiquement correct ? Mon propos va-t-il être jugé de gauche, de droite ? Et dans quelle case va-t-on me ranger ? C’est sans doute parce que je ne travaille que sur Internet. Depuis quelque temps, les sensibilités y sont extrêmes et les scandales s’y multiplient. Je vais être franc, je parle ici de Twitter et ses comités d’extrémistes au petit pied, qui jugent, traquent, insultent pour un rien, font un monde de tout, et chaque jour un peu plus écornent la douceur de vivre. Je n’ai pas envie de travailler pour ces gens-là. Je n’ai pas envie que ces gens-là me lisent, qu’ils me jugent.

Même si j’ai parfois été impliqué dans des débats oiseux, je ne me suis jamais retrouvé au coeur d’une shitstorm. Ça n’empêche que je ne peux m’empêcher de me dire qu’un jour, ce sera moi qui serai au centre de la polémique. On ne compte plus les youtubers, les bloggers, les demi-célébrités contraintes de se confondre en excuses pour avoir dit un mot de travers sur telle ou telle minorité, sur tel phénomène de société, devenu absolument tabou dans les cercles de l’extrême gauche ou de l’extrême droite… Alors pourquoi pas moi ? Cette inquiétude me pose un problème. Elle m’empêche de créer, de communiquer tranquillement, sans arrière-pensée – et bordel, ça ne va pas.

Je ne sais pas comment régler ce problème. En fait, je ne suis pas sûr qu’il y ait une solution. Il faut tenir ou reculer, parler ou se taire. Dans la mesure où j’écris des histoires et que j’alimente un blog, inutile de vous dire que « se taire », pour moi, n’est pas une option. Le seul moyen qu’il me reste pour être tranquille est donc d’ignorer le qu’en-dira-t-on, de m’en foutre. Je dois dire qu’un zeste d’esprit de contradiction, voire d’insolence, pourrait me pousser à en remettre une couche. On ne va tout de même pas se laisser intimider par une bande d’hystériques et de trolls cachés derrière leurs écrans, hein ? Pour l’instant, je suis d’humeur combattive, et je me dis que le moyen le plus sûr pour me débarrasser de ces inquiétudes est de foncer tête baissée, sans filtre. À voir si j’y arrive, si j’ose, et surtout : si c’est une bonne tactique.

A priori je dirais qu’on ne peut pas se tromper en parlant librement, mais peut-être que 2018 me donnera tort.

Gagner de l’argent

Encore un lieu commun. On aurait presque honte d’être confronté à ce genre de difficultés. En ce qui me concerne, je ne suis pas dans le besoin, pour la bonne raison que je vis aux crochets de ma famille. Cette situation ne pourra pas durer éternellement. J’ai de la chance et je ne me plains pas, beaucoup  n’ont même pas le luxe qui m’est laissé : celui d’essayer, de tenter sa chance. Mais cela n’est pas sans poser quelques problèmes, matériels, d’abord, et puis psychologiques. Quel estime de soi a-t-on lorsqu’on n’est pas capable de subvenir à ses propres besoins, de faire plaisir à ceux qu’on aime ? Je n’ai mis certaines de mes nouvelles en vente que très récemment ; je n’ai pas encore ouvert de Tipeee ; j’aurais dû faire tout ça il y a bien longtemps. Les inquiétudes précédemment évoquées m’en ont dissuadé.

Il est temps de les surmonter.

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Je ne sais pas si les solutions entrevues au fil de cet article sont les bonnes, je ne sais pas si mes raisonnements sont fondés, ni même si je parviens à identifier correctement les obstacles qui se dressent devant moi. Si je m’écoutais, je m’assiérais pour réfléchir encore un peu – or ça fait six mois que je réfléchis, et que je ne fais rien. J’aime mieux prêter l’oreille à cette petite voix, plus ténue, qui me dit qu’il faut avancer quoiqu’il arrive et advienne que pourra.

J’espère que vous pardonnerez ce long épanchement. Au moins aurais-je été sincère. Vous prendre à témoin m’est utile, cela me permet d’épingler mes doutes sur le liège et de les regarder de loin, comme s’ils m’étaient étrangers. Dans les prochains jours, j’ouvrirai un Tipeee, j’arrêterai de me soucier de ma légitimité ou de ma non-légitimité, et je tâcherai de ne plus prêter attention à ce qu’on pensera de moi, à la façon dont seront reçus mes propos. Et ventre-saint-graal, je publierai ma nouvelle Déliquescence, qui traîne dans les cartons depuis des lustres.

À bientôt.

Commentaires

2 comments on “Doutes au carré”
  1. Salut Loïc,
    Le doute est le lot de ceux qui écrivent (et plus largement, de tous ceux qui font acte de création) ; se fader le doute est presque obligatoire, quand on est dans une telle démarche. Et puis aussi, tant qu’on doute on ne se laisse aveugler par l’orgueil.
    Ton billet d’humeur a fait spontanément remonter à la surface de ma mémoire un titre de François Nourissier : En avant, calme et droit… 😉 Il est pour toi 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Merci ! Je vais y jeter un oeil.

      Aimé par 1 personne

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