Bache, bene venies

Bacchus, sois le bienvenu ! En latin : Bache, bene venies. C’est par ces mots que s’ouvre la 200e chanson du Codex Buranus. Composée aux alentours de 1225 par les Goliards, des prêtres défroqués amateurs de poésie satirique et de grandes fêtes, Bache bene venies est une chanson à boire glorifiant le dieu Bacchus et surtout : « le vin, le bon vin, le vin généreux ». Trêve de clavardages, écoutez plutôt !

J’adore ce morceau. Je ne suis pas sûr de savoir pourquoi, mais je l’adore. Je le trouve chaud, enveloppant et très doux à l’oreille, malgré son rythme plutôt soutenu. Les sonorités latines me fascinent, et ce qui me fascine d’autant plus, c’est qu’il s’agit d’un hymne païen composé au beau milieu du moyen-âge. En écoutant ce petit air de flûte, ces percussions, ce chant à la gloire d’une divinité antique, on se croirait revenu au temps des grandes heures de la République romaine. Eh bien non, nous sommes en plein XIIIe siècle, à l’époque des chevaliers et des croisades. Tandis que l’Église catholique purge l’Occitanie de l’hérésie cathare et que le jeune Saint-Louis monte sur le trône de France, quelque part au coeur de l’Europe, une bande de théologiens rebelles, étudiants pour la plupart, s’enivrent en invoquant la mémoire de l’ancien panthéon…

« Bacchus, illustre dieu,
Nous tous ici
Sommes heureux
De célébrer tes bienfaits.

Tous nous chantons
Tes très hautes louanges,
Te louant à bon droit
Pour les siècles des siècles. »

Ventre-saint-graal, je trouve ça diablement romanesque ! Oh, je ne me fais pas d’illusions, je sais que cette chanson se voulait satirique et qu’il y a peu de chances pour que les Goliards aient réellement vénéré Bacchus. Mais tout de même, le paganisme n’est pas loin. Ça me fait rêver… Il ne me faut pas longtemps, en écoutant cette musique, pour me croire à l’orée d’une forêt sur laquelle le soleil se couche et dont sortent faunes et bacchantes, suivis du dieu triomphant qui subjugua les Indes au seul son des tambours… ! Je m’emballe ? Ah, oui, pardon, je m’emballe.

« Bacchus, pénétrant les veines
De sa chaude liqueur,
Les enflamme
Du feu de Vénus. »

Mais je crois comprendre, à mesure que j’écris, ce qui motive l’amour que je porte à cette chanson. J’ai toujours trouvé qu’il y avait une poésie folle dans le rejaillissement des temps anciens. Il arrive parfois que le passé nous saute à la figure, comme quand on trouve une monnaie antique en remuant la terre ou qu’on exhume une statue quasi intacte, deux fois millénaire.  Eh bien là, c’est la même chose, le passé rejaillit. À ceci près que son rejaillissement est double : l’Antiquité refaisait déjà surface au XIIIe siècle, lorsqu’on chantait les louanges de Bacchus à l’ombre des abbayes, et elle en fait autant en 2018, cependant que nous écoutons les réorchestrations de cet hymne médiéval. Combien a-t-on élevé de temples, de monuments, combien a-t-on fait de sacrifices et combien de fêtes a-t-on données pour que des moines composent une chanson en l’honneur de l’ancien dieu et que huit-cents ans plus tard, un garçon du XXIe siècle écoute l’écho de leurs voix ? L’âme des civilisations et le passage du temps sont deux choses qui me touchent beaucoup, et voilà, au fond, pourquoi Bache Bene Venies sonne si particulièrement à mes oreilles.

Si je m’y connaissais davantage en Histoire et en musique, je pourrais creuser le sujet plus à fond, mais ce n’est pas le cas. Je ne peux que vous livrer mon ressenti à propos de ces jolis fragments du temps passé, en espérant vous avoir transportés avec moi dans un monde où les satyres peuplent encore les bois touffus…


Image d’entête : La Jeunesse de Bacchus, William Bouguereau, 1884.
Première vidéo : Bacche bene venies, De la Taberna a la Corte, Artefactum, 2015.
Seconde vidéo : Bacche bene venies, Música Antiga da UFF.

Commentaires

One comment on “Bache, bene venies”
  1. En effet, jolie pièce musicale. Merci 🙂

    Aimé par 1 personne

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