La folie des étiquettes

L’étiquetage est l’une de nos plus anciennes manies. L’Homme n’a jamais pu s’empêcher de ranger les êtres et les choses dans des cases hermétiques, des cases rassurantes, à même de calmer sa peur de l’inconnu. Cela a des effets sur la littérature, cela en a toujours eu. De tout temps, les rayons des bibliothèques se sont divisés en genres et sous-genres. Rien de mal à ce qu’on sache qu’ici se trouvent les romans policiers, là les romans autobiographiques, historiques, &c… Mais force est de constater qu’aujourd’hui, les étiquettes pullulent. Elles se multiplient à n’en plus finir.

Pour s’en convaincre, quelques exemples : Fantasy, dark fantasy, romantic fantasy, high fantasy, urban fantasy, oriental fantasy, science fantasy, science fiction, hard science fiction, space opera, planet opera, cyberpunk, postcyberpunk, biopunk, mecha, post-apocalyptic, romantic suspens, gothic romance, paranormal romance, science fiction romance, inspirational romance, male male romance, chick lit, young adult… J’en passe et des meilleurs.

La question est : pourquoi ? Pourquoi cette multiplication toute contemporaine des genres et des sous-genres ? Le phénomène est récent, il date du dernier quart du XXe siècle, pour ne pas dire de sa dernière décennie.

Tâchons avant tout de déterminer à quoi servent concrètement ces étiquettes, et peut-être comprendrons-nous leur raison d’être. Elles servent à organiser la littérature, à la cataloguer dans ses moindres nuances, afin que le lecteur puisse trouver le plus facilement, le plus rapidement possible le roman dont il a envie. Vous voulez lire une histoire d’amour avec des vampires et des robots géants ? Il y a un genre pour ça. Vous rêvez d’un récit fantastique ayant pour cadre une ville en ruines ? Pas d’inquiétude, il y a un genre pour ça également. Qu’il vous faille un livre écrit par une femme active, forte et indépendante, un livre mettant en scène une relation homosexuelle, ou un livre trash-mais-pas-trop, soyez tranquilles, les étiquettes sont là. Tout est pesé, tout est quantifié ; le catalogue est devant vous, il n’y a qu’à choisir. Choisir et acheter, car c’est bien de ça que nous parlons. On ne dresse pas de catalogue autrement que pour vendre des produits…

Jadis disions-nous : je vais écrire un roman. Aujourd’hui, nous disons : je vais écrire un roman biopunk, un roman d’amour paranormal, un roman à l’attention des jeunes adultes… Nous pensons et nous travaillons à partir d’étiquettes conçues dans le seul but de vendre plus. Il ne s’agit plus de produire une oeuvre originale ou véritable, il s’agit de concevoir un objet de consommation, à destination d’un public cible : les fans de jeux vidéo, de jeux de rôles, les jeunes, les femmes… L’industrie du divertissement nous a fourni des moules dans lesquels nous nous pressons de couler le ciment de nos oeuvres ; il a suffi qu’on étiquette des rayons de supermarchés pour qu’une foule d’auteurs en herbe se hâte de les remplir. La multiplication des genres littéraires est concomitante de la conversion de l’industrie du livre à la culture de masse ; je crois que ce phénomène a tout avoir avec le Profit, et pas grand-chose avec la Création.

Imaginerait-on Marguerite Yourcenar qualifier Mémoires d’Hadrien de « romance historique homme-homme » ? Ce serait ridicule en plus de n’avoir aucun sens. Le roman de Marguerite Yourcenar ne rentre dans aucune case, et c’est précisément ce qui fait sa gloire. Les seuls grands auteurs à rentrer dans les cases de la littérature modernes sont ceux qui ont eu un succès tel qu’on leur a créé une case sur-mesure, en espérant que d’autres viendront après eux. Jules Verne, Tolkien, Orwell… Eux sont de grands artistes. Ceux qui les suivent sous une étiquette rassurante font rarement autre chose que de vendre du papier. Il est bon d’avoir un maître, un modèle, mais quel désespoir de le copier toute sa vie, quel désespoir de s’enchaîner aux gloires d’antan, fraichement converties en modèle économique…

Je crois qu’il faut briser les moules. Ne pas se soucier des conventions, des genres établis, de ce qu’attendent les gens… Alors que l’Art doit se renouveler ou mourir, on tente de le mettre en conserve, en conserve puis en rayon ; c’est vain, c’est triste et c’est dangereux. Mais si l’on prend du recul, l’on constate que le problème est plus global qu’il n’y parait. La littérature n’est pas le seul domaine de l’existence à subir la tyrannie de l’étiquetage. Jetez un oeil à la liste des catégories du premier site pornographique venu, et vous y trouverez toutes les pratiques sexuelles, tous les fantasmes, tous les fétiches du monde listés avec une exhaustivité déconcertante. Dans un autre registre, nous devenons nous-mêmes un produit lorsqu’on suppose l’existence d’un nombre inconcevable d’orientations sexuelles et d’identités de genre, et qu’on nous propose bijoux, t-shirts, drapeaux et porte-clefs aux couleurs de ces prétendues orientations. On m’objectera que ça n’a aucun rapport, je répondrai que ça a tout à voir au contraire, qu’il s’agit d’une marchandisation générale de la société ; qu’on appelle ça, en un mot : le capitalisme. On catalogue pour mieux vendre, on étiquette jusqu’aux pans les plus intimes de nos vies ; bienvenue en 2018.

J’aimerais finir cet article sur une note positive, mais l’interprétation que je fais de la réalité ne me le permet pas. Lovecraft disait n’écrire que pour lui seul et dédaignait l’air du temps ; je pense qu’il avait raison. Aujourd’hui plus que jamais, l’air du temps est nocif, et nous devons nous en protéger si nous voulons rester libres.

Image d’entête : Bixentro • CC BY 2.0