Du Sang sur les Blés

Cette nouvelle se déroule au XIXe siècle. Elle raconte l’histoire d’un prêtre mécréant trop désireux de séduire l’une de ses paroissiennes.

L’incartade se termine de la pire des manières : dans le sang. Ce meurtre au milieu des blés servira de base à une série de courts romans. À suivre, donc !

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« Ne croyez pas que je sois venu mettre la paix sur la terre ; je ne suis pas venu mettre la paix mais le sabre. Car je suis venu diviser l’homme d’avec son père, la fille d’avec sa mère, la bru d’avec sa belle-mère, et que l’homme ait pour ennemis les gens de sa maison. »

— Évangile selon Matthieu, X-34

Le père Maxence était un beau petit curé de campagne. Ayant revêtu la robe sacerdotale en 18**, il officiait dans l’un de ces petits villages qui flanquaient naguère le vieux Paris, avant que l’industrieux Baron Haussmann, avec ses boulevards et ses arrondissements, ne repousse les murs de la capitale. Le jeune prêtre était bon avec ses fidèles ; sa conversation était brillante ; ses manières exquises ; et son charme, pour un homme de foi, à la limite de l’intolérable. De même que le diable de la cathédrale de Liège, dénudé et lascif, éveillait la concupiscence du public au point de devoir lui être caché, le père Maxence excitait chez ses fidèles un on ne sait quoi de langueur que la morale réprouve. On le lui reprochait, parfois ; souvent, même, on le regardait d’un drôle d’air ; mais pas une bigote, pas une seule, ne résistait aux largesses de son commerce ensorceleur. Sitôt les mécontents se présentaient à lui qu’il les emberlificotait de mots tous plus savants les uns que les autres ; et si quelques septiques faisaient de la résistance, il inventait une citation latine puis les exorcisait d’un : « Grand Dieu vous bénisse ! ». La plupart du temps, cela fonctionnait. Son sourire y était pour beaucoup ; au reste, il comptait sur les moeurs frivoles du monde et des Hommes.

Certains disaient qu’il avait des aventures.

Il le savait ; il ne s’en souciait pas. Son ego, trop bien affirmé par les succès de sa jeunesse, l’empêchait de craindre pour son poste – plus encore de craindre pour sa vie. Or, un soir d’août, les frasques de son existence, et son existence elle-même, s’arrêtèrent tout à coup.

Voilà longtemps qu’il convoitait une femme de sa paroisse. Pourquoi elle et pas une autre ? Lui qui pouvait avoir qui il voulait, quand il voulait, donnant pour seul gage le son sensuel des -s qu’il prononçait du bout de la langue ; eh bien lui, le séducteur à qui l’on ne disait pas non, voulait, et c’est commun, la seule qui lui résisterait. La seule qui s’opposerait à ses avances, qui le repousserait, le giflerait sans doute, – et même pire – ; en somme la seule qui représentait un défi digne de son inénarrable orgueil.

Cette femme se nommait Ismérie ; mademoiselle Ismérie Bonnefoy.  Beauté farouche et garçonne, rayonnante d’intelligence, il était sûr qu’elle ne s’en laisserait pas conter. La vigueur de son esprit, dont l’éclat rejaillissait jusque dans le moindre de ses regards, ne saurait être bernée par des paroles enjôleuses ou de menus tours de passe-passe rhétorique. La conquérir serait une bataille ; cette bataille, le père Maxence brûlait de la mener à son terme. Sans un mot plus haut que l’autre, se disait-il, et en gentleman, j’emporterai la victoire. La possibilité de l’échec ne passait pas dans son esprit, et si un ami ou un confident évoquait cette éventualité devant lui, il répondait par un sourire narquois, quasi aristocratique. Se justifier, c’est bon pour ceux dont le talent ne va pas de soi ; ainsi pensait le père Maxence.

Un matin, il décida d’aller parler à Ismérie. Il ne conçut pas de plan ; il ne prit pas la peine de réfléchir. Il y alla, un point c’est tout ; la fleur au fusil à défaut de l’avoir à la boutonnière. Pour cette première approche – disons : cette première tentative… –, le joli curé s’était arrangé pour « croiser » « par hasard » celle dont il convoitait les faveurs. Le destin, cependant, voulut qu’elle fût ce jour-là accompagnée de sa famille : son auguste maman, digne et belle, sous un voile de rides, et ses deux petits frères, qui portaient encore la culotte courte. Chacun tenait un panier plus ou moins garni ; sous le ciel frais et rose du lever de soleil, ils faisaient leurs courses.

Le père Maxence s’approcha d’un pas ferme, il releva bien haut la tête, avec un air à la fois avenant et dominateur, de l’ambition plein les lèvres, plein la bouche… et il prononça ces quelques mots :

— Bien le bonjour, messieurs-dames. Ah ! Ma chère Mme Bonnefoy, fit-il en s’adressant à la mère, vous êtes radieuse ! Mais pas autant que votre fille, je le concède. – Dieu me pardonne ! – Oh, et ces tendres petits chérubins. Regardez-les. Charmants. Tout à fait charmants.

Cependant qu’il disait cela, gardant un oeil distrait sur les enfants, il regrettait de ne pas admirer les grâces d’Ismérie ; et elle, qui redoutait la présence de cet homme, baissait la tête en attendant que la discussion se termine.

— Salut à vous, père Maxence, répliqua la vieille en serrant tout contre elle son panier de provisions ; nous nous portons fort bien, et vous-même ? Quelles sont les nouvelles de la paroisse ?

Le ton était cordial ; les attitudes, révérencieuses.

Le curé, détachant son regard des enfants ainsi que le rêveur, revenant soudainement à lui, détache son regard du vide, donna cette réponse laconique :

— Comme un charme. Je me porte comme un charme. Mais…

— Mais ? demanda la mère Bonnefoy en arquant le sourcil.

— Mais je suis quelque peu débordé, je l’avoue. La réfection de la sacristie me prend tout mon temps ; et toute mon énergie, malheureusement.

— De quoi s’agit-il, au juste ?

— Eh bien nous raccommodons les tapis, nous briquons les meubles, les bancs, les chaises ; nous nettoyons les plus hauts vitraux de la grande nef avec une mixture particulière tout droit venue de la capitale – pour ne pas altérer les couleurs, vous comprenez… C’est toute une affaire, croyez-moi.

— J’imagine, mon père, j’imagine. Peut-on vous aider d’une façon quelconque ?

Alors le visage du père Maxence s’étira en un large sourire ; un spasme presque imperceptible secoua les muscles de sa main droite, et plus vite qu’un fauve, il se jeta sur sa proie en croyant la mordre au cou :

— Je n’osais pas vous le demander, très chère, mais un peu d’aide ne serait pas de refus. Si Ismérie voulait passer ce soir ou demain pour nous prêter main-forte… – Êtes-vous sûre que cela ne vous dérange pas, au fait ? – Oh, les enfants de choeur seraient ravis…

— À propos d’enfants de choeur, comment va le jeune Magnus ? Est-il toujours de vos protégés ?

— Oui. Certainement. (D’un ton sec ; fâché, de toute évidence, qu’on ne lui réponde pas.)

— Écoutez, mon père, reprit Mme Bonnefoy qui entretemps avait questionné sa fille du regard, laquelle lui avait clairement fait comprendre ses réticences ; croyez bien que nous soyons désolées, mais Ismérie a ce soir sa leçon de piano, et nous partons demain à Paris pour visiter ma tante Anna – ce séjour était prévu de longue date, vous comprenez, j’en suis certaine.

— Mh-mh. Naturellement.

Le père Maxence n’ajouta rien de plus, et d’un pas contrarié, il s’en retourna d’où il était venu. Il ne supportait pas un tel échec ; il ne supportait pas qu’on se dérobe de la sorte. Qui plus est en avançant des excuses qu’il savait être mensongères ; qui plus est en le provoquant ; car à ses yeux, c’était manifeste, il y avait eu provocation.

Chaque fois que le nom de « Magnus » était lâché en sa présence, il se cabrait en verbe comme en esprit, puis il mettait invariablement fin à la conversation. Ledit Magnus, jeune homme d’une quinzaine d’années, suscitait la curiosité des villageois du fait de son statut pour le moins ambigu, à mi-chemin entre le laquais et l’enfant de choeur. Il était apparu il y a cinq ou six ans dans le sillage du père Maxence, refusant d’expliquer d’où il venait, ce qu’il faisait, et en définitive : ne parlant à personne, sauf lorsque c’était absolument nécessaire. Le père Maxence avait de bonnes raisons de craindre l’évocation de cet enfant ; car cet enfant aurait dû porter le même nom que lui – c’était son fils. Né de l’une des incartades du jeune curé, il était venu au monde comme un paquet embarrassant, et depuis lors, s’était fait exclure de tous les orphelinats de la région, si bien qu’il n’avait plus d’autre choix que de vivre à l’ombre de la chapelle, allant de menus travaux en petites besognes, et toujours, toujours, gardant le silence…

*

Le fracas que le fauteuil du père Maxence fit en se brisant contre le sol résonna dans tous ses appartements – il résonna jusqu’à en faire trembler les murs. Le « bel apôtre », ainsi qu’on l’appelait parfois, n’avait pas l’habitude qu’on se refuse à lui ; il avait perdu son pari, était tombé de son piédestal ; et lui, à qui d’ordinaire tout réussissait, allait devoir se résigner à faire un plan…  Il dédaignait les calculs, il détestait prévoir, se croyant bien au-dessus de tout ça. Mais puisque cette marâtre de Mme Bonnefoy s’interposait entre lui et la fille, il trouverait le moyen de les ramener toutes deux dans les bras du Seigneur ; c’est à dire dans ses bras propres. Et pour ce faire, il n’aurait besoin que d’une seule arme : la confession.

Le père Maxence adorait son office. Pour rien au monde il n’en eut changé. Outre le confort matériel que lui apportait sa situation, elle lui prodiguait du pouvoir ; et de ce pouvoir, il en jouissait plus qu’on ne peut dire. Son empire, certes, avait pour limites celles du petit village dans lequel il prêchait, mais avoir l’ascendant sur quelques brebis égarées, être maître chez lui, effrayer, manipuler, dominer les uns et les autres… Voilà quelle était sa plus grande satisfaction. Et voilà comment il ferait la conquête d’Ismérie. La promesse du paradis et la menace de l’enfer étaient les deux leviers de sa puissance ; il résolut de les mettre en branle ; et cette idée le calma quelque peu.

S’asseyant à sa table de travail, il effeuilla son missel, puis il l’effeuilla encore et encore – rite habituel visant à adoucir son humeur parfois tempétueuse. Quand le prêtre eut retrouvé tout son sang-froid, la nuit tombait sur le petit village, et dans l’obscurité des chandelles demeurées éteintes, il saisit son encrier, sa plume et son journal. C’était un modeste journal, maladroitement relié sous une couverture de cuir modique. Ismérie, d’ordinaire, se confessait le jeudi ; et c’est pourquoi, sur le calendrier de la page de garde, il cocha tous les jeudis du mois en cours. Cependant que l’encre imbibait le papier, le jeune Magnus observait la scène ; et dans l’entrebâillement de la porte, son regard restait immobile – rien, absolument rien des impénétrables ramifications de son esprit ne paraissait au travers de cette fixité inquiétante.

*

Ismérie était une bonne chrétienne. Comme à son habitude, elle faisait la queue pour aller à confesse – à l’heure où d’ordinaire se présente toute la bonne société du village. Car la chose est actée : les pauvres n’avouent pas leurs pêchés en même temps que les riches. La famille de la jeune femme, du reste, n’était pas du genre à contrevenir aux règles qui s’installent quand personne ne fait barrage au temps, au hasard, et à la bassesse des Hommes…

Ainsi, Ismérie patientait dans une file de fanfreluches et de dentelles, parfois ponctuée d’un haut-de-forme ou d’un chapeau melon ; il n’y avait que riches tissus et couleurs chatoyantes – sauf pour ces messieurs, qui portaient le noir et rien d’autre. Devant elle, derrière aussi, le quidam se vautrait dans une surenchère de dévotion factice. Chapelets qu’on égraine au rythme d’une prière alanguie, évangiles richement illustrés qu’on serre tout contre soi, voilages de crêpes pudiques sur les yeux, sur les chapeaux… On ne négligeait aucun détail pour afficher sa foi en Dieu – pour faire voir ô combien, chaque jeudi, à heure fixe, on se prosternait devant lui…

Le rideau pourpré du confessionnal fit un rapide va-et-vient; les anneaux crissèrent sur la tringle de bois, et ce fut bientôt au tour du client suivant. Il s’avança, quand on lui fit signe – il entra et parla beaucoup.

Ismérie attendait. Elle regardait partout ; ses yeux, se posant ici et là, suivaient le cours chaotique de ses pensées. Que dirait-elle ? Et que lui répondra-t-on ? Ce prêtre, ce prêtre cupide et borné, orgueilleux et lubrique, il n’oserait rien faire – voilà ce qu’elle se répétait sans cesse, avant de nerveusement rajuster sa crinoline. Encore un fidèle, puis deux, et puis ce serait à elle de s’agenouiller. Ça y est, elle savait ce qu’elle dirait – et à peine avait-elle repris sa respiration que la face du père Maxence parut derrière le rideau de velours. C’était une face de spectre à l’élégance glacée ; il avait des manières – certes, elles enlevaient presque tout à la perfidie de son sourire. Presque tout. Le rideau se referma ; Ismérie mit un genou à terre et elle débita le plus vite possible, comme on se débarrasse d’une récitation :

— Pardonnez-moi mon père parce que j’ai pêché.

— Eh bien…

Ismérie allait continuer, comme il est d’usage, mais ces deux petits mots inopportuns la laissèrent bouchée bée. Elle releva la tête comme pour interroger le prêtre dont le front reposait derrière la grille de bois, et ce dernier répondit en brassant l’air de la main :

— Ismérie, ma chère, vous m’inquiétez.

— Mais, mon père… ?

— Pour qui me prenez-vous ? Croyez-vous vraiment que je ne sache pas reconnaître qui est sincère et qui ne l’est pas ? Vous exhalez le doute. Votre voix vibre d’impiété. Vous n’êtes pas ici en votre âme et conscience ; vous faites semblant.

La jeune fille, prise au dépourvu, baissa la tête. Ses mains jointes tremblaient l’une contre l’autre. Et le père Maxence continua son petit numéro, depuis longtemps préparé :

— Que devrais-je faire, selon vous ? Recevoir la confession d’une fidèle qui ne croit pas un mot de ce qu’elle dit ? Ne pensez-vous pas que cette maison, l’Église, notre mère, vaille mieux que ça ?

Le rouge lui montait au front, elle ne disait toujours rien.

— Reprenez-vous, mon enfant, je vous en prie. Ou bien rien ne sera possible et vous rentrerez chez vous sans avoir reçu le sacrement.

S’en suivit un long moment de silence durant lequel la jeune fille sentit, de seconde en seconde, le sel brulant de sa transpiration pénétrer pour s’en extraire chacun des pores de sa peau. La nervosité lui donnait envie de se gratter partout – elle résistait néanmoins, stoïque.

Le curé, lui, feignait la lassitude en faisait courir ça et là sa main longue et molle. Il attendit, comme en embuscade, jusqu’à ce que son interlocutrice n’ait d’autre choix que de lui poser cette question :

— Qu’attendez-vous de moi, mon père ?

La réponse ne se fit pas attendre.

— Une confession sincère et véritable. Et sachez, Mademoiselle, que c’est ce que j’attends de tout bon chrétien.

Interdite, elle rassembla en esprit les « fautes » auxquelles elle avait songé voilà un instant, et elle les formula avec mauvaise assurance. Avoir oublié de prier, avoir envié sa voisine – qui il est vrai avait une fort belle parure, bien plus riche que la sienne… –, voilà d’excellents pêchés de façade, qui, elle voulait le croire, lui permettrait de se tirer de là sans trop écorner ni son image ni celle de sa famille.

Évidemment, le père Maxence était trop déterminé et trop intelligent pour se laisser convaincre par de pareils subterfuges.

— Je n’en crois pas un mot, dit-il en posant son regard sur Ismérie, au travers de la grille qui seule le séparait encore d’elle, de sa peau, de chair blanche – dont il humait le parfum, et déjà, imaginait le goût. 

Alors elle obtempéra. Elle obtempéra et ses deux mots lui tombèrent des lèvres :

— J’ai menti.

— Je le sais bien, bon sang ; je viens de vous en faire la démonstration.

— Je ne parle pas de ce que je viens de vous dire. L’autre jour. C’est l’autre jour que j’ai menti, avec ma mère.

(Elle eut un trémolo dans la voix.)

— J’ai laissé dire un mensonge, précisa-t-elle, devant vous, mon père.

Maxence savoura cette révélation. C’était la brèche dans laquelle il s’engouffrerait. 

— Et quel fut ce mensonge ? demanda-t-il sans même prendre la peine de mimer la surprise.

— Il n’était pas prévu que nous visitions ma tante Anna. D’ailleurs nous ne sommes pas allés la voir.

Et Ismérie d’ajouter, moins franchement toutefois, avec plus de nuances, plus d’hésitations :

— J’aurais dû venir vous aider à la sacristie. Je suis désolée, mon père…

— Ah, ma jeune amie, comme j’aime à vous l’entendre dire. Ça ne fait rien. Vous viendrez, ce soir, vous réciterez six Pater Noster, et vous m’aiderez à faire ce qui doit l’être pour la paroisse.

— Je…

— Ce sera votre pénitence. Vous me la devez. À moi, et à Dieu.

Et tout à coup, à ces mots qui sans doute furent de trop, Ismérie sentit disparaitre en elle-même la fièvre et la peur, lesquelles firent place à quelque chose qui ressemblait à de l’orgueil, à de la défiance ; en un mot à de la combativité.

Elle se fendit d’un « non », clair et sans appel.

— Comment ça, non ? Ismérie, comment osez-vous !

De nouveau, après cet éclat de voix : un long moment de silence. On entendait les gens,  patientant à l’extérieur du confessionnal, se questionner et s’indigner : que diable se passait-il, là-dedans ? Les vêtements bruissèrent, des chuchotements interrogateurs montèrent de la foule, redoublèrent puis disparurent dans le malaise ambiant – et puis, une énième fois, claqua le riche rideau de velours pourpré. Il claqua si fort qu’il fit trembler toute l’armature de bois.

Ismérie venait de sortir, entrainant derrière elle les larges pans de sa robe ; et d’un pas rapide, elle passa les portes de l’église.

Dans son sillage, les rumeurs commencèrent.

*

De retour chez lui, le père Maxence se mura dans l’obscurité. Il débordait de rage, mais également d’inquiétude, car il se sentait publiquement compromis. Il voyait se déchirer, petit à petit, le précieux tissu de son influence. Ce double sentiment lui évita un accès de colère ; il le paralysa, véritablement. L’ecclésiaste ombrageux regardait sans le voir le grand crucifix qui lui faisait face, et Magnus, dans la cuisine attenante, préparait à manger. On n’entendait que le pot-au-feu bouillir dans la marmite ; ses vapeurs d’ordinaire réconfortantes tourbillonnaient pour y mourir sous le plafond trop bas de l’appartement, où s’amoncelaient noirceur, rancune et anxiété.

Le père Maxence voulait être seul. Quand le diner fut servi, il envoya son fils dans sa chambre, accomplir son « devoir quotidien ». Il s’agissait pour le jeune Magnus de copier les saintes Écritures, ainsi que divers textes sacrés, en français et en latin. Il ne vivait pas cela comme une corvée ; non, à ses yeux, c’était presque un plaisir. La captivité et la servitude façonnent l’esprit d’une drôle de façon ; le sien était malade ; il tirait plaisir des choses les plus étranges, les plus douteuses. Aussi regagna-t-il sa chambre, sans mot dire.

Maxence, alors, mangea beaucoup. Il mangea plus que de raison ; il se remplit, littéralement, pour oublier sa défaite. Il était aigre, il se sentait ridicule, humilié. Déjà germaient dans son esprit des idées de revanche. Ça n’était plus seulement son orgueil qui était en jeu, mais également son honneur. Il fallait qu’il réagisse, ou il n’était pas un homme.

Il gardait chez lui un revolver de l’armée française, modèle 18**, solidement cadenassé sous le verrou d’une boite en plomb. Tout en mastiquant sa viande, le regard perdu, il hocha la tête : la poudre serait son dernier argument.

*

Pour convaincre sa mère, Ismérie avait su trouver les mots justes. Elle lui avait dressé un portrait saisissant du père Maxence, insistant sur son regard, sur sa perfidie, et bien entendu sur ses avances répétées. C’est ce dernier point, tout particulièrement, qui atteignit Mme Bonnefoy. Elle comprit, dès lors, qu’il y avait péril en la demeure, et elle fit ce qu’il s’imposait.

Toute la famille déménagea. Ils ne prirent pas le risque d’attendre ; très vite, on mit la maison en vente et on partit s’installer dans le département voisin, n’emportant avec soi, et à contrecœur, que ce qui était absolument nécessaire. Il planait sur la famille Bonnefoy une telle atmosphère de dangerosité et d’incertitude que personne, pas même les frères d’Ismérie, ne remirent en cause ce départ précipité. L’opprobre n’était pas loin, le malheur non plus ; on espérait les fuir ; comme s’il était possible de distancer ces deux démons en une vague enjambée d’à peine deux-cent-cinquante kilomètres.

Au reste, la nouvelle demeure des Bonnefoy était très fruste et très austère, perdue au milieu de terres arables qui ne leur appartenaient pas. Mme Bonnefoy était veuve ; ses moyens limités ; et cette misérable bicoque, aux volets décrépits et aux toits couverts de mousse, voilà tout ce qu’elle avait pu offrir à ses enfants. Ça ferait l’affaire, un peu d’huile de coude et tout irait très bien !  se disaient-ils,  gaillards, pour ne pas s’avouer qu’ils étaient sur le point de traverser un désert.

Le vent soufflait sous les poutres, faisant craquer le bois d’une drôle de manière, fantastique et inquiétante. Dehors, le froment ondulait sous un soleil implacable – quand il ne se couchait pas sous la faux des moissonneurs. La vie suivait son cours, le silence régnait. À travers les carreaux sales de la cuisine, Ismérie contemplait ce doux spectacle, avec néanmoins dans l’âme une pointe d’inquiétude. On l’avait chargée de récurer les planches depuis trop longtemps crasseuses du plan du travail ; cette besogne, quoique pénible, lui permettait d’être seule et de se retrouver face à elle-même. En fait d’inquiétude, un sentiment plus fort et plus prégnant que tous les autres dominait son esprit. Quelque chose de bâtard et d’indéfinissable, qui ressemblait en somme à la culpabilité. Si elle savait qu’au fond, elle n’était pas responsable des frasques du père Maxence, elle avait mal pour les siens, qui avaient tout quitté pour la protéger – pour la protéger elle, et personne d’autre. 

Et tandis qu’elle pensait à cela, il y eut un bruit. Un bruit suspect qui la tira de sa rêverie. On eut dit du verre cassé, sans doute un carreau. Ismérie pensa tout de suite au père Maxence ; elle l’imagina, brisant une vitre pour pénétrer chez elle – et un frisson la parcourut. Attrapant une poêle qui trainait là, dans l’évier, et la serrant fort entre ses doigts menus, elle s’aventura dans les méandres de la maison aux mille courants d’air, aux bois qui grognent, aux portes qui grincent, et ni les bruits du quotidien, ni les pas de ses frères raisonnant à l’étage, ni leurs rires, ni leurs disputes, ne suffirent à calmer ses nerfs mis à rude épreuve. Elle sentait que quelque chose n’allait pas, et comme si c’était écrit, se tenait prête à affronter son destin.

Le bruit lui semblait venir d’au bout du couloir ; le hall d’entrée, sans doute, où l’on avait entreposé valises et bagages. Il y avait là une vaste baie vitrée, et probablement n’en restait-il, pensait-elle, qu’une multitude de morceaux de verre répandus sur le sol. Prudente, levant son arme d’appoint par-dessus son épaule – pour frapper avec plus d’allonge –, elle ouvrit la porte. Elle l’ouvrit doucement, dans un grincement solitaire et fébrile. Et lorsqu’enfin elle passa la tête, lorsqu’elle vit ce qui se trouvait derrière…

La poêle, en tombant, fit un bruit de tonnerre.

Ismérie fut bousculée ; sans comprendre, sans se rendre compte de rien, elle roula par terre ; et les rires de ses frères, non plus lointains, mais tout proches, sonnèrent à ses oreilles. Les deux garnements venaient de s’engouffrer dans le couloir dont venait Ismérie ; en une seconde, ils avaient disparu. Elle cligna les yeux, reprenant ses esprits sans tarder, avec pour seule préoccupation de remettre la main sur le manche de sa poêle en fonte. Sa seule défense, s’imaginait-elle. Mais très vite, elle se rendit à l’évidence. À en croire le ballon arc-en-ciel qui gisait au milieu des restes d’un vase en cristal, le père Maxence n’était pour rien dans toute cette histoire.

À demi nerveuse, à demi en colère, elle se redressa en jurant de faire passer un sale quart d’heure à ses frangins. Petit à petit, la tension retomba. Puisqu’il fallait bien faire quelque chose de cette maudite poêle à frire, elle retourna à la cuisine et en poursuivit le nettoyage.

*

Le père Maxence avait dû faire jouer toutes ses relations pour localiser la nouvelle demeure des Bonnefoy. Fort heureusement pour lui, personne n’eut soupçonné un homme de Dieu. Il interrogea les voisins, les amis, les boutiquiers et commerçants chez qui se rendait d’ordinaire la famille d’Ismérie, et lorsqu’il eut sa réponse, enfin, il se mit en route.

Six heures un quart. C’est le temps qu’il lui fallut, de diligences en chemins de fer, pour arriver à destination. Il n’avait rien emporté, ou presque. Pas d’eau, pas de nourriture, pas non plus de vêtements. Seulement un papier froissé où il avait noté l’adresse de sa victime, et bien sûr, dissimulé sous les plis de sa soutane, son pistolet de 18**.

Ce fut en fin d’après-midi que le train qui le transportait atteignit son terminus. De là, il lui restait à traverser une partie des cultures à l’entour ; il le ferait, à pied ; et quoi qu’on le regarderait, quoi qu’on se demanderait les raisons de sa présence ici, il irait, il couperait à travers champs, sans regarder derrière son épaule – le sang froid d’une rage trop longtemps contenue battait à ses oreilles.

*

— J’ai deux mots à vous dire, jeunes gens !

La porte en claquant avait fait sursauter les frères d’Ismérie. D’un pas ferme et brusque, elle venait d’entrer dans leur chambre. À en croire le ballon qu’elle tenait dans une main, et dans l’autre, les éclats de cristal : il y a avait de l’orage dans l’air.

— Alors, fit-elle en relevant la tête, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Aucun des deux garnements ne répondit, bien qu’il se dessina, sur leur visage, quelque chose qui ressemblait à de l’effronterie. Dans cette chambre pleine de désordre, aux murs vides et à l’air froid, dont le plafond livide suintait de tristesse, leur sourire, même furtif, réchauffa le coeur de la jeune fille. Ce fut, pensa-t-elle, comme un rayon de soleil à travers les nuages d’un ciel trop sombre. Et elle agita la tête. En fait d’obscurité, le jour tombait sur l’horizon – il lui fallait allumer les chandelles.

— Tiens, va ranger ça, fit-elle au plus jeune de ses frères, qui s’empressa d’aller mettre l’objet du délit, son ballon, avec les quelques jouets qu’on avait déjà sortis des valises et qui trainaient face à la fenêtre de sa chambre.

— Ismérie, viens voir…

Elle avait déjà tourné des talons, mais elle s’arrêta net et lança à son cadet un regard interrogateur. Le pauvre n’avait pas lâché le petit ballon arc-en-ciel, et face aux battants de la fenêtre, se tenait immobile. Sa soeur le rejoignit.

Et à son tour, elle se figea.

L’éclat de vase qu’elle tenait dans la main tomba sur le sol et le cristal brisé se brisa encore. Là-bas, dans le paysage jaune et ondulant des blés mûrs, se détachait une silhouette dont les vêtements longs battaient au vent comme la robe de la camarde. C’était le père Maxence ; dans les champs, il avançait à grands pas ; des pas dangereux qui couchaient les épis et broyaient leurs grains. Parfois, le soleil faisait des reflets sur le fer blanc de son revolver.

Le sort en était jeté – Ismérie le comprit tout de suite. Elle sut aussitôt où était son devoir. La jeune femme s’accroupit fébrilement auprès de ses frères, leur dit de fermer la porte, les volets, et de rester cachés quoiqu’il arrive.

Elle sortit.

Cette fois, elle ne prit aucune arme, elle ne songea pas même à se défendre. Avoir vu Maxence fendre au loin l’horizon, avoir vu sa démarche démente et son arme qui brillait au crépuscule, cela lui avait donné la conviction que le pire se produirait, et que seule comptait à présent la vie de ses frères. Il lui fallait gagner du temps, elle en gagnerait – c’est tout ce qu’elle pouvait faire.

Lorsqu’elle mit le pied sur le perron, une brise chaude lui caressa le visage ; et cependant le sirocco ne suffit pas à réchauffer sa peau livide, glacée par la peur. Elle se figea et elle égrena mentalement les secondes qui la séparaient encore du désastre. Il ne s’en écoula qu’une dizaine avant qu’elle ne voie son bourreau dans le blanc des yeux. Il s’immobilisa devant elle ; tous deux restèrent ainsi, face à face ; et puis au lieu d’un mot, d’un signe, il y eut le bruit métallique d’un chien qu’on actionne ; et le barillet tourna d’un sixième de tour.

— Faîtes ce que vous voulez, lâcha Ismérie d’une voix tremblante. Vous avez gagné.

— Gagné ?

Ismérie haussa les sourcils. Elle était tétanisée ; il y avait de la folie dans cet unique mot prononcé avec un rire sans forme. Aucune réponse ne lui vint ; son seul réflexe fut de lever les mains face au canon qu’on pointait sur elle.

Maxence reprit :

— Non, j’ai perdu. Et je me venge.

Il y eut un instant de latence, seulement peuplé par les sons du soir, indifférent au drame qui était en train de se jouer. Ismérie ne savait à peu près rien du père Maxence, mais elle saisit alors un trait essentiel de sa personnalité. Elle comprit qu’il n’avait jamais été question, entre eux, de concupiscence, ni même d’amour, mais seulement de pouvoir, d’orgueil et de domination. Elle comprit que le père Maxence ne voulait pas tant coucher avec elle que la conquérir ; qu’il ne voulait pas assouvir une pulsion sexuelle, mais confirmer en lui-même la très haute estime qu’il avait de sa puissance. Il voulait soumettre, et à défaut : détruire.

Alors Ismérie ferma les yeux, sûre de ce qui l’attendait.

Elle sentit un pas devant elle, un vague mouvement ; probablement l’homme d’Église se rapprochait-il pour ajuster son tir. Il prit son temps. Il respira fort, avec le souffle rauque d’un animal qui s’apprête à charger – et puis la détonation se fit entendre. Une vague de chaleur, de poudre et de sang gicla au visage d’Ismérie. Elle n’avait jamais vu personne tirer un coup de fusil. Elle n’avait jamais senti ce que cela faisait. Jamais elle n’aurait imaginé une telle explosion, une telle odeur de salpêtre brûlé ; jamais elle n’aurait cru sentir, sur sa peau, la moiteur gluante de son propre sang.

Mais elle n’avait pas mal. Sauf un lointain sifflement, rien ne parvenait à ses oreilles. Était-ce déjà fini ? Elle voulait le croire ; elle priait pour que tout se termine. Et puis, surprise qu’il ne se passe rien, elle rouvrit les yeux.  Ce sang n’était pas le sien. Quoique ses sens aient été rendus fous par le précipice tout proche de la mort et de la douleur, la vie n’avait pas quitté son corps et elle fut forcée d’en prendre acte. La tête lui tourna ; elle manqua de tomber, ne se rattrapant qu’in extremis à l’un des deux piliers qui flanquaient la maison ; et ce qu’elle vit en perdant l’équilibre arracha du fond de ses entrailles une nausée que rien n’arrête.

Maxence gisait là, sur la terre battue où l’herbe trop rare à présent se teintait de rouge. Son crâne avait été littéralement défoncé ; il s’était disloqué, ouvert sur près d’une vingtaine de centimètres. Les os, fendus et saillants, laissaient voir une cervelle jaunâtre – laquelle, palpitant de manière quasi imperceptible, se dégorgeait d’un liquide clair et glaireux.

Ismérie mit la main sur sa bouche.

Elle eut du mal à quitter le cadavre des yeux, mais quand elle le fit, pour chercher ce qu’il s’était passé, qui l’avait secourue… Son angoisse redoubla. C’était un homme, très jeune, tenant dans sa main l’arme du crime. Un simple galet, qu’il brandissait néanmoins d’une telle manière, du bout des doigts, le bras tordu, le dos cassé… qu’on sentait qu’il y avait en lui quelque chose d’éminemment anormal, d’excessivement dangereux.

Cette chose à peine digne du genre humain, difforme et voûtée, cependant, avait un nom. Ismérie en s’approchant put percevoir la braise de folie qui brillait au fond de son regard ; alors, elle sut qui il était.

L’espèce de golem prit aussitôt la fuite. Mêlant confusément aux épis de blé ses membres noirs et tordus, il disparut dans les champs comme une araignée disparait sous une plinthe.

Ismérie s’effondra contre les briques rouges du pilier où elle s’était rattrapée voilà une minute. Elle pleura toutes les larmes de son corps. Son système nerveux, qui seul jusqu’à présent la gardait en alerte, s’effondra tout entier. Que dirait sa mère, à son retour ? Et que diraient les gendarmes, lorsqu’ils viendraient ? En réalité, Ismérie ne se posait pas ces questions ; elle était une survivante, et c’est tout ce qui comptait.

On ne revit plus jamais l’assassin, ni son regard halluciné, ni sa silhouette de cauchemar, grotesque ; mais l’on retrouva parfois, au bord des routes, des cadavres de voyageurs dont le crâne avait été défoncé à coups de pierre.

Et un nom, gravé dans la mémoire d’Ismérie, ne cessa plus d’emplir ses nuits de terreur.

Le nom de Magnus M.


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