H. P. Lovecraft : la parole est à la défense

Ce billet fait suite à un article de Neil Jomunsi à propos du racisme d’H. P. Lovecraft. Je reconnais et j’admire le talent de Neil, mais je suis rarement d’accord avec lui, et je tiens en l’occurrence à expliquer pourquoi.

Lovecraft, donc. Infréquentable, salaud, belle ordure, persona non grata… Sur Twitter comme sur Page 42, les épithètes pleuvent depuis quelques jours. Lovecraft était raciste, ça d’accord, nous le savions déjà. Mais Neil ajoute ceci : sa littérature découle directement et essentiellement de son racisme. Et par conséquent, il convient de prendre ses distances avec son oeuvre, et même de lui retirer le titre de « Maître de Providence ». Il convient par ailleurs de revoir sa place dans la pop culture, par trop importante pour un si terrible personnage.

Inutile de dire que je ne souscris pas à cette vision des choses.

Pour soutenir l’idée selon laquelle la littérature de Lovecraft découlerait de son racisme, Neil développe tout d’abord deux arguments. Le premier est un argument d’autorité : il cite Michel Houellebecq, qui avance une thèse similaire dans son livre H.P Lovecraft, contre le monde, contre la vie.  Le deuxième argument, lui, relève d’une impression personnelle, basée sur un extrait de 230 mots : Neil trouve que Lovecraft utilise les mêmes mécanismes stylistiques lorsqu’il parle, dans sa correspondance privée, des Afro-Américains, que lorsqu’il décrit, dans ses fictions, les créatures du Cauchemar d’Innsmouth. Par mêmes mécanismes stylistiques, comprendre : métaphores, suradjectivisation, champ lexical de l’ignoble, de la gluance, &c. Impression partagée par Houellebecq, qui du reste cite le même extrait pour en tirer les mêmes conclusions…

Effectivement, il y a une parenté entre la façon dont écrit Lovecraft dans le privé et la façon dont il écrit à destination du public. Même suradjectivisation, même rapport à l’ignoble, à la décomposition… Mais en fait, quoi de moins surprenant ? Ces choses-là sont chères à Lovecraft, elles sont constitutives de sa psychologie, et il n’est pas inconcevable qu’elles transparaissent dans ses écrits les plus divers. Et cela ne suffit pas à démontrer que le racisme de Lovecraft est le principal moteur de sa créativité. Qui peut l’affirmer avec certitude, d’ailleurs ? Lovecraft était dégoûté de tout. De l’architecture moderne, du temps présent, de la mer, du froid, de l’humanité, de la sexualité, de la vie biologique en général… Et selon moi, c’est cette détestation totale de l’univers organique, qu’il qualifie « d’accident éphémère »,  ou encore « d’excroissance anormale », qui est à la source de son génie et de son oeuvre. Parmi le cortège immense de ses préjugés et de ses peurs, pourquoi, sur la base d’un extrait de seulement quelques mots, se focaliser sur le racisme et s’en servir comme unique grille de lecture ?

Certes, Lovecraft détestait les noirs. Mais il détestait tout. S’il était raciste, son oeuvre, elle, ne l’est pas : elle est un hymne monumental à l’absurdité de la vie biologique dans l’univers – et parfois, à sa destruction. On pourrait répondre que cette pulsion de haine généralisée n’est que le résultat des sentiments hostiles qu’éprouvait Lovecraft à l’égard les Afro-Américains, mais ce serait méconnaître ses profondes convictions philosophiques. Convictions matérialistes, qui ne l’ont jamais quitté tout au long de sa vie d’adulte.

« Pour ce qui est de la philosophie, ses effets sont variables selon les individus. Je sais simplement que dans mon cas, la conscience de l’immensité du cosmos diminue beaucoup l’intérêt que je porte à ces minuscules insectes que sont les hommes. […] La meilleure chose qu’il pourrait arriver à ces pauvres diables (moi y compris, d’ailleurs !) serait d’être exterminés en passant dans la queue d’une comète composée de gaz cyanogène. »

— Lettre d’H. P. Lovecraft à Rheinhart Kleiner, le 25 juin 1920.

Tout est là. Lorsque Lovecraft décrit les horribles transformations des habitants d’Innsmouth, lorsqu’il multiplie les adjectifs et les adverbes pour nous parler de l’immensité effrayante des monstres qui dorment, il ne transfigure pas sa haine de telle ou telle race… Il transfigure sa haine du cosmos, si vaste et si vide de sens, seulement peuplé d’erreurs biologiques et difformes, vouées à disparaitre.

Neil Jomunsi poursuit en vrac avec quelques appendices d’arguments, que je vais retranscrire en vrac moi aussi, et auxquels je vais tâcher de répondre.

Les admirateurs de Lovecraft sont souvent des hommes blancs. Sur quoi se base-t-on pour affirmer une telle chose ? Une statistique méthodologiquement fiable a-t-elle été établie pour corroborer cette affirmation ? Outre le fait que ceci semble sortir de nulle part, je trouve amusant que l’on se préoccupe, en luttant contre le racisme, de quelle couleur de peau lit quel genre de livre.

Lovecraft est coupable de ne pas s’être extirpé de son époque pour en dénoncer les travers ; il a ignoré les anthropologues d’alors qui se prononçaient contre l’idée d’un racisme scientifique. Lovecraft est en effet coupable de ne pas avoir nagé à contre-courant de la masse énorme de ses contemporains. De même que le conscrit de la Wehrmacht en 1942, de même que vous, lecteurs, qui consultez cet article sur un smartphone fabriqué à l’autre bout du monde par des enfants esclaves.

Dire que Lovecraft était sympathique par ailleurs, c’est « se raccrocher à ce que l’on peut ». Non, c’est un fait, reconnu par l’ensemble de ceux qui l’ont connu. Il me semble par ailleurs utile de préciser que si Lovecraft tenait des propos ouvertement racistes dans les lettres qu’il envoyait à sa famille et à ses amis, il ne nous est pas connu qu’il ait jamais commis d’acte raciste. Ses idées nauséabondes, desquelles il s’est partiellement repenti, ne sont jamais sorties du cadre de ses journaux intimes et de sa correspondance.

« J’ai été un tory borné, simplement par tradition et par amour des temps anciens ; aussi parce que je n’avais jamais réfléchi aux problèmes de société, à l’industrie, à l’avenir. (…) J’ai tardé à me rendre compte que j’avais été un âne. »

— H. P. Lovecraft, 1936.

« Oui, mes opinions, en matière de politique et d’économie, ont évolué progressivement vers la gauche au cours des dernières années — au point que je crois pouvoir me classer définitivement parmi les socialistes, au niveau des principes ultimes. »

— H. P. Lovecraft, quelques semaines avant sa mort.

Nous devons juger nos prédécesseurs non pas à l’aune des usages et des lois de l’époque, mais à ceux de nos contemporains. L’un des plus grands principes de la Justice n’est-il pas de remettre les faits dans leur contexte ? Contexte historique, pour ce qui nous occupe. Vraiment, je trouve cet argument difficile à comprendre, et je n’arrive pas à saisir ni ce qui le motive, ni ce qui lui donne du sens. On ne peut pas exiger des grandes figures du passé – ni même des petites, d’ailleurs – qu’elles aient agi selon des codes et des moeurs qui leur étaient inconnues. De même qu’il était absurde que les catholiques du XVIe siècle jugent les tribus du Nouveau Monde selon les valeurs de la chrétienté, on ne peut pas juger les hommes d’hier avec les valeurs d’aujourd’hui – car le passé, aussi, est un autre monde.

En conclusion

Neil Jomunsi conclut avec beaucoup de miséricorde qu’il n’est pas question de brûler l’oeuvre de Lovecraft mais qu’il faut néanmoins la lire avec esprit critique – ce en quoi nous sommes d’accord, puisqu’il faut absolument tout lire avec esprit critique. Seulement, et le lecteur l’aura compris, c’est à propos de l’influence que le racisme de Lovecraft a prétendument eue sur son oeuvre que l’on ne s’entend plus. Je trouve regrettable et un brin ridicule que cet homme mort depuis presque un siècle soit aujourd’hui couvert d’insultes, et que l’on dévoie l’antiracisme, noble cause par ailleurs, pour jouer comme Pierre Bayle aux « citoyens du monde, chevaliers de la vérité ». C’est factuellement hors de propos, et j’espère l’avoir ici démontré.

Pour terminer, je dirais à ceux qui m’auront mal lu que je n’ai pas voulu excuser ni minimiser le racisme de Lovecraft – racisme exprimé, souvent, de la plus odieuse des manières – mais simplement le remettre en perspective. L’oeuvre de Lovecraft n’est pas raciste. Elle est universelle. Parce qu’elle parle de l’angoisse que ressent l’être humain face au tourment de l’infini, et que tout le monde, noir, blanc ou jaune, ressent le tourment de l’infini.