Pourquoi je ne publierai pas mon premier roman

J’ai longtemps hésité. De l’engouement à l’autoflagellation en passant par le désespoir et la vanité des mensonges qu’on ne s’adresse qu’à soi-même… Il n’a pas été facile de faire un choix. Au fond, je crois que j’ai bien fait d’attendre, car il faut un minimum de recul pour examiner le travail de plusieurs mois. Après avoir enduré toutes les phases du deuil, me voilà enfin tranquille : ce premier livre est au total mauvais ; c’est normal, c’est le premier ; il en viendra d’autres – ils seront meilleurs.

Ceux d’entre vous qui suivent ce blog depuis ses débuts – bon sang, un an déjà, il va falloir que je songe aux bougies et aux chapeaux pointus – ; ceux qui suivent ce blog depuis ses débuts, donc, savent de quoi il s’agit. Un roman d’inspiration médiévale, essentiellement réaliste, à base de complots, de guerres et de chevalerie décadente. Le titre : Celui qui ne voulait pas. 450 pages format A4 qui resteront pour longtemps au fond de ma boite à archives.

Mais comme je ne veux pas avoir l’air de pleurnicher, je m’en vais vous dire de ce pas les raisons de mon intransigeance.

1. C’est désespérément sentimental. Le roman suinte le pathos, il dégouline de morale mal exprimée. Je l’ai écrit l’année de mes dix-neuf ans, et ça se voit : tout y est sombre, torturé jusqu’au ridicule – le style est celui d’un adolescent qui se gargarise de sa mélancolie mais qui ne sait pas réellement ce que c’est que la souffrance. Celui qui ne voulait pas parle de Mort et d’Absurdité ; à l’époque je n’avais encore perdu personne ; aujourd’hui je me rends compte à quel point je connaissais mal la vie, et à quel point il me reste à la connaître. On devrait toujours prendre des pincettes avant d’aborder les grandes choses de l’existence – surtout quand on n’a pas l’âge requis.

2. C’est une catastrophe dramaturgique. En ce moment, je lis L’Anatomie du Scénario, de John Truby. J’apprends enfin – mieux vaut tard que jamais –, à raconter une histoire qui vaille la peine d’être entendue, à élaborer une intrigue, une trame narrative ; à ne pas tresser les mots dans le vide, comme j’ai trop souvent pris l’habitude de le faire. Et cela me fait réaliser l’étendue du désastre : le héros de Celui qui ne voulait pas – ou disons plutôt le personnage principal, car il n’a rien d’un héros –, n’évolue pas une seule fois au cours du récit, il est en permanence passif. Il subit les évènements sans quasi rien faire ; il attend ; il souffre ; il pleurniche et puis il meurt. Rien d’autre. Au revoir messieurs-dames, rideau. Impossible dans ces circonstances de s’identifier au « héros », et par conséquent impossible de ne pas s’ennuyer en découvrant ses aventures. Le lecteur pourrait sans doute prendre quelque plaisir en s’attachant au sort des personnages secondaires, voire des figurants, mais je ne veux pas publier un livre dont le seul attrait réside dans les détails.

3. Je peux faire beaucoup mieux. Après avoir fait pénitence tout au long des 2835 derniers caractères, espaces comprises, je crois que j’ai bien mérité le baume de quelques compliments. Sans fausse modestie, je progresse. En tout cas, j’ai l’impression de faire des progrès, l’impression que chacun de mes textes est meilleur que le précédent ; et cela me conforte dans l’idée qu’il ne faille pas vous présenter une oeuvre conçue il y a plus d’un an, très en deçà de mes capacités actuelles. Cet argument a ses limites, j’en suis conscient. Dans la mesure où il faut plusieurs mois pour écrire un roman ; chaque fois que j’en écrirai un, j’aurai, le temps de l’achever, progressé suffisamment pour en rendre la publication caduque. Oui, peut-être. Ou peut-être pas, si l’on y réfléchit bien. Il n’est pas dit que je progresse toujours et il est du reste possible que j’aie simplement franchi un cap, un palier. Quoi qu’il en soit, mieux vaut publier quelque chose de degré trois ou de degré quatre – même si j’en suis rendu au degré six de mon apprentissage –, plutôt que de publier un texte de degré zéro, comme c’est malheureusement le cas de mon premier roman.

Alors voilà, ma décision est prise : Celui qui ne voulait pas restera au placard. Ceci étant dit, ai-je des projets, en dehors des nouvelles que je mets régulièrement en ligne sur ce blog ? Oui : je travaille en ce moment à l’élaboration d’une sorte de saga, fractionnée en épisodes relativement courts et à peu près interchangeables, à la manière des aventures de Sherlock Holmes. Pour l’instant, j’en suis à la phase de recherches. Je rassemble de la documentation, construis mes personnages… Je tiens à faire les choses dans l’ordre, et surtout, dans les règles de l’art.  Je ressens un grand besoin de structure et l’envie de faire des plans. Allez savoir, peut-être que je commence une carrière d’architecte – notez que j’ai toujours tenu les jardiniers pour des gens bizarres.

Bref. Terminant cet article en forme de pierre tombale, je laisse ici l’antique fiche de personnage du dénommé Laurenç, héros mort-né d’un premier roman qui ne ressuscitera pas de si tôt. À dans dix ou quinze ans, l’ami !