Sur le seuil

C’était en 1922, au début du mois d’octobre. Je me souviens qu’il faisait une chaleur anormale. La ville était moite, écrasée sous un ciel d’orage ; on attendait la pluie – elle ne venait pas. Le feuillage des arbres brunissait, les feuilles tombaient, et cependant promeneurs et badauds piqueniquaient encore à l’ombre des platanes.
Quant à moi, je marchais vite, le long des allées, trop pressé de regagner mon appartement. Je n’ai jamais aimé le contact de mes semblables. Pour ce que je peux dire, la foule m’a toujours inspiré une espèce de répugnance. La promiscuité, la sueur, son odeur âcre… tout ceci me faisait fuir la compagnie de mon prochain – tout ceci était redoublé par la bâtardise de l’arrière-saison.
Je me dépêchais, mon immeuble n’était plus très loin. Entre les nuages roses et orange, je le voyais se profiler sur le boulevard.
Lui non plus, je ne l’aimais pas. Il était fait de briques, petit, tassé, entre deux ensembles bien plus vastes. Insalubre est le mot qui, je crois, convient le mieux pour le décrire.
Je passai la porte.
À l’intérieur, le hall inspirait selon les dispositions mentales de chacun, ou bien de la pitié, ou bien une sorte de dégoût latent et nauséeux. Je dis nauséeux, car le cafard était chez moi une espèce fort répandue. Oh, ces petites bêtes ; on ne les voyait guère ; mais elles étaient là, bel et bien là, et soit qu’on les entendît ramper dans les murs, soit qu’on en eût senti l’odeur chaude et grossière, on devinait leur présence, et on craignait d’en avoir par mégarde dans la bouche ou bien dans les cheveux. Je frottai les miens, par habitude, puis montai les marches du grand escalier. J’habitais au deuxième étage : une fois sur le palier, les joues un peu rouges, je brûlais de pousser ma porte, d’enlever mes bottines et de trouver un peu de repos au creux de mon fauteuil, où je me plongeais d’ordinaire dans d’intenses lectures.
Lire, c’est ce que je m’apprêtais à faire quand une chose mystérieuse, qu’aujourd’hui encore je suis incapable de nommer, vint brusquement rompre le fil de ma vie.
À peine m’étais-je assis qu’on frappa à la porte. On frappa… Or je ne recevais pas de visite. Je ne recevais jamais la moindre visite. Il me fallut un moment pour intégrer ce qu’était ce bruit, d’où il venait, et ce qu’il signifiait. Surpris, je me levai ; fis jouer la serrure ; ouvris tout grand – personne. Le couloir était vide ; seule y régnait cette vague odeur de vermine, cette odeur de canalisation brûlante et croupie. Je refermai.
L’incident tout d’abord n’eut pas beaucoup d’emprise sur moi, et du reste il n’en aurait pas eu s’il ne s’était reproduit une semaine plus tard, à la même heure. Je dis bien, à la même heure, exactement ; à la minute près. Une nouvelle fois, j’ouvris, mais j’ouvris d’un geste furieux, faisant claquer les gonds, avec la ferme intention de saisir par le col le galopin qui prétendait se jouer de moi. Les enfants du cinquième étaient turbulents ; ils m’avaient toujours lancé de drôles de regards, du genre de ceux qu’on lance aux bossus ou aux malades atteints de difformités abominables. J’étais à leurs yeux une sorte de monstre reclus dans sa caverne – oui, c’était sans doute eux, les enfants du cinquième.
Mais la réalité des faits fit voler mon hypothèse en éclats. Je m’avançai dans le couloir : il n’y avait personne. Était-il possible qu’ils aient pris la fuite si rapidement, et qui plus est sans faire le moindre bruit ? Je décidai de faire quelques pas à l’extérieur, sur le palier. J’examinai les environs. Ils étaient calmes – délicieusement vides et délicieusement calmes, seulement peuplés par une blatte aux pattes velues, vrombissant pour se sortir d’une plinthe où ses ailes étaient à demi coincées. Je laissai tomber mon regard sur elle mais je ne fis rien ; je restai là, un moment, songeur et circonspect, avant de rentrer chez moi.
Je ne sortis pas durant trois jours. Si j’avais peur ? Je peine à le dire. Ce n’était pas de la peur, c’était de l’angoisse. Un sentiment diffus, imperceptible au départ, qui petit à petit se transforma en certitude : en la certitude que tout ceci finirait mal. L’esprit humain est bizarrement tourné ; je me rassurai en accusant ma faible nature, mon caractère soucieux, et je me répétais que cela, cette chose, ce vague tapotement contre la porte de mon logis, n’était sans doute rien qui vaille la peine qu’on s’en inquiète – et pourtant mon coeur ne se calmait pas.
Je décidai de lire un brin, quoiqu’y prenant peu de plaisir, avant d’aller me coucher.
Les jours passèrent ; les voyant défiler, je crus retrouver de ma contenance. Mais inexorablement, l’échéance arriva, et le jour dit, à l’heure juste, on frappa pour la troisième fois à la porte de mon appartement. Un coup d’oeil à ma montre à gousset pour vérifier que la malédiction était ponctuelle – elle l’était, sans retard aucun. Je ne fus pas surpris, mais j’étais fébrile, dégoulinant de sueur froide, à deux doigts de la paralysie. La chose était revenue : je savais à présent, avec une conviction glaçante, que quelqu’un ou quelque chose en avait après moi. Que faire ? Et d’abord : qu’était-ce ? Des idées fantasques se succédaient dans ma tête, s’empilant en monceaux informes, si bien qu’il me fallut un grand effort de concentration, une grande dépense cérébrale, pour les analyser toutes et ne conserver que les plus rationnelles.
Un cambrioleur. C’était sans doute un cambrioleur. Il venait en repérage, frapper au hasard pour savoir qui des résidents était parti en vacances, qui il était possible de dévaliser sans prendre de risques excessifs. Bien sûr ! C’était un professionnel, et voilà pourquoi il se dérobait à ma vue : voyant qu’on ouvrait la porte, il prenait la poudre d’escampette. Fort de son sang rendu froid par des années d’odieuses manigances, il savait passer inaperçu.
Cependant que je réfléchissais, on continuait de frapper à ma porte. Je rouvris les yeux – car je les avais fermés –, et tandis qu’une goutte de sel me perlait au sourcil, je compris que mon hypothèse n’avait pas de sens. Car en effet, ayant constaté que j’étais bel et bien présent chez moi, pourquoi le prétendu cambrioleur multiplierait-il les repérages ? Et surtout, pourquoi à date et heure régulière ? J’eus un mouvement de panique, je me précipitai dehors pour faire cesser les battements – ils cessèrent en effet, mais de l’autre côté, dans le couloir, rien, toujours rien que le vide et le silence.
Je m’entendis déglutir.
Devenais-je fou ? Un excès de solitude avait-il eu raison de mon esprit et de sa capacité à établir des raisonnements corrects ? Mon angoisse redoublait ; je sentais l’urgence peser sur mes nerfs et tous mes muscles se tendre comme pour faire face à quelque impérieuse nécessité. Il me fallait rester droit : prendre des résolutions et percer ce mystère. Je claquai la porte, me jetai sur mon fauteuil et, la tête dans mes mains, passais en revue les possibilités qui s’offraient à moi. En réalité, ce fut rapide, car la liste était courte. Je n’avais pas de voisin me tenant en suffisamment haute estime pour écouter ce que j’avais à lui dire ; et du reste, je me voyais mal déranger les forces de l’ordre, qui auraient tenu cette affaire d’esprit frappeur – esprit frappeur, bon sang, est-ce que je viens de faire de l’humour ? – qui auraient tenu cette affaire, donc, pour les affabulations sans intérêt d’un vieil homme n’ayant plus toute sa tête. Non, il me fallait agir par moi-même.
J’eus une idée.
Elle ne serait pas facile à mettre en oeuvre ; il me faudrait me rendre à la droguerie se trouvant à l’autre bout de la ville, et j’ai déjà dit à quel point je supportais mal la présence de la foule – la foule grouillante et puante qui afflue dans les rues, autour des grands magasins… Concentrons-nous. La droguerie, donc ; j’y achèterai une chignole au moyen de laquelle je percerai ma porte d’un large trou. Ainsi, lors de mon prochain rendez-vous avec la chose, je serai en mesure de la regarder droit dans les yeux ; avant qu’elle ne décampe ; et peut-être, croyais-je naïvement, de lui mettre la main dessus.
Il était l’heure de dormir ; je dormis, non sans mal ; et lorsque je me réveillai, j’avais tant transpiré que mes draps, à l’endroit où je m’étais couché, avaient changé de couleur. J’avais l’impression de ne pas m’être reposé, d’avoir tout au plus somnolé, soucieusement, jusqu’à ce que le jour se lève – je dois dire que les évènements s’enchaînaient à une telle vitesse que je peinais à en prendre la mesure.
Je ne devais pas trainer, je pris immédiatement la direction de la quincaillerie.
Sortir au-dehors a toujours constitué une épreuve pour mon tempérament solitaire ; mais ce jour-là, ce jour maudit, ce fut plus pénible et plus affreux encore que toutes les autres fois. Je ne sais dire si c’était l’été indien qui trompait mes sens, ou bien l’état de tension inouï dans lequel je me trouvais, mais je me sentais hagard, diminué, et ce n’est que difficilement que je trouvai mon chemin à travers les rues moites et transpirantes. Et puis… il régnait une lumière étrange, jaunâtre ; le soleil, encore fort bas dans le ciel, donnait aux êtres et aux choses un air d’irréalité qu’on n’osait pas regarder en face. C’était comme avoir fixé trop longtemps la flamme d’une bougie – à ceci près que l’éblouissement, pour moi, était perpétuel. Il m’accompagna partout, jusque devant la boutique, dont les vastes vitrines laissaient voir une multitude de rayonnages pleins à craquer, débordant de marchandises en tout genre. Grâce au ciel, il n’y avait presque personne.
J’entrai ; la cloche sonna.
Personne cependant ne remarqua ma présence ; ralentissant le pas, je me dirigeai vers le comptoir, où le patron, méticuleux, remplissait ses livres de compte.
— Queq’chose pour vous être utile ? me demanda-t-il sans m’adresser ne fut-ce qu’un regard.
Je m’éclaircis la voix puis me redresserai, veillant à expliquer mon problème le plus clairement et le plus dignement possible.
— …
Mais les mots me manquèrent tout d’abord. Intrigué par ce silence inattendu, le marchand leva les yeux sur moi, et c’est alors que je lui dis confusément :
— Eh bien, Monsieur… Je me trouve face à la nécessité de cheviller un portemanteau au mur de ma chambre. C’est pourquoi il me faudrait une chignole et…
— Et un portemanteau ? répondit-il en ricanant.
— Et un portemanteau, oui, tout fait.
J’ignore pourquoi je mentais de la sorte. Comme si mes projets avaient eu quoi que ce soit de répréhensible. Comme si, disant la vérité, mon interlocuteur allait tout savoir de mes tourments, et aussitôt me prendre pour un fou… Quoi qu’il en soit, je demandai les modèles les moins chers, payai, puis retournai aussitôt d’où j’étais venu.
Sur le chemin, je fuyais le regard du quidam, qui me semblait se faire toujours plus inquiétant, plus inquisiteur ; et je jetai le portemanteau, au détour d’une rue, au fond d’une boite à ordures.
Comme à mon habitude, je marchais vite – plus vite encore, je dois le dire – ; je fuyais tout contact, toute interaction, et une fois rentré, je me mis ardemment à l’ouvrage. Je travaillai dur, longtemps, et sans rechigner, pour percer le bois de ma porte. Je n’ai jamais été trop manuel, ce ne fut pas facile – et même si le résultat fut loin d’être esthétique, il n’empêche que cette planche de bois qui seule me séparait de l’horreur, était à présent percée d’un judas par lequel je pourrai voir le monstre – savoir – et donc me défendre.
Je laissai tomber ma chignole ; elle rebondit sur le parquet, faisant valser les copeaux de bois. Me voilà bien malin : il me fallait à présent attendre une semaine avant que l’apparition ne revienne. Je ne savais plus quoi faire de mes forces, tout entières consacrées à la résolution de l’énigme ; il fallait m’occuper, m’occuper absolument, pour ne pas devenir fou.
Je regardai autour de moi. Je n’ai pas peur de dire que jamais, de toute mon existence, je ne me suis senti aussi seul. Ma chambre – car en fait d’un appartement, c’était une chambre de bonne –, était vide en presque totalité, seulement meublée d’un lit, d’une table de travail, de mon fauteuil chéri, et de mes quelques six-mille-sept-cent-vingt-huit livres, triés par ordre alphabétique et agencés en piles uniformes le long des murs à la tapisserie vieillissante. Pour le pauvre ermite que j’étais, lire était plus qu’un loisir : c’était une véritable raison d’être ; le dernier fil qui, rattaché au monde des vivants, m’empêchait de faire le grand saut vers les rivages lointains de la mort et du silence.
Or je ne pouvais plus lire. Dès lors que ces macabres et mystérieux tapotements firent leur irruption dans mon quotidien, tout le plaisir que je retirais de mes livres disparut, et maintenant, pire encore : je ne comprenais plus un traitre mot de ce que je lisais. J’avais beau poser mes yeux sur le papier et déchiffrer les lignes une à une, du mieux que je le pouvais, les lettres ne s’assemblaient pas, et ces nombreux ouvrages qui naguère étaient mon seul réconfort, ne m’étaient plus désormais d’aucun secours. Le dernier fil s’était coupé, j’étais à présent seul, définitivement seul, face à l’autre rive. Et une vague de panique ébranla mon corps tout entier ; qu’allais-je devenir ? se trouverait-il jamais quelqu’un pour me secourir, pour me comprendre, pour me croire ?
Je m’agitai. Je faisais les cent pas. Les murs, les livres, mon fauteuil, la tapisserie, tout semblait tourner autour de moi. Je me pris les pieds dans les barreaux d’une chaise, et dans une sorte de délire de fièvre mêlé de somnolence, tombai en syncope.
C’est un cafard, en faisant vibrer ses antennes sur mon front, qui me sortit de l’engourdissement. Aucune idée du temps que j’avais passé à dormir. Aucune idée de l’heure qu’il pouvait bien être. En toute honnêteté, je n’en avais cure. Seul m’importait de trouver à boire, car ma bouche était si sèche, si pâteuse, que je peinais à avaler ma salive. Je titubai jusqu’au lavabo et je bus à grandes gorgées, jusqu’à m’en couper le souffle. Il faisait noir dans mon appartement ; encore empêtré dans les marécages du sommeil, je devinai que le temps serait long jusqu’au lever du jour. L’horloge tournait maintenant au ralenti ; j’étais incapable de penser à quoi que ce soit d’autre qu’au monstre qui reviendrait bientôt sur le pas de ma porte ; et je me demandai : lorsque je le verrai, que ferai-je ? et s’il m’attaque, comment me défendrais-je ?
Aussi le reste de ma nuit fut-il consacré à l’élaboration d’un plan. Couteaux, fourchettes, pics à glace, objets contondants… Je fis l’inventaire des armes éventuelles. J’étudiai également mes possibilités de repli : si je me trouvais submergé par les assauts de mon agresseur, par où prendre la fuite ? Ma fenêtre donnait sur un balcon filant – aux aurores, je nouai quatre draps entre eux, de même qu’une taie de polochon, pour rajouter un peu de longueur, et je suspendis cette corde de fortune à la balustrade de fer forgé. Elle était suffisamment grande pour me permettre de descendre dans la rue sans me casser aucun os ; je la remontai, décidant de ne la réinstaller qu’au dernier moment, pour ne pas attirer l’attention du voisinage.
Quoi d’autre ? Il me fallait passer en revue tous les scénarios possibles. Rongé par l’appréhension, je marchai de long en large, à la lueur des chandelles, et parfois, de rage, faisais tomber une pile de livres qui se répandaient sur le plancher. Sauf à perdre connaissance, comme tout à l’heure, je ne trouverai pas de repos avant d’avoir pensé tout ce qui était pensable relativement à ma funeste aventure.
Mais haut dans le ciel, déjà, le soleil éblouit mes yeux rougis par la fatigue. Et puis la journée passa. Et puis une autre, et je ne dormais pas, tant il y avait toujours quelque chose à voir, à corriger – tant les motifs d’inquiétudes se faisaient pressants et nombreux.
Mardi, je répartissais mes armes d’appoint au quatre coins de la pièce, de sorte à en avoir toujours une sous la main, dans n’importe quel cas de figure. Mercredi, je rangeai avec une implacable maniaquerie chacun des livres que j’avais renversés, de peur qu’ils gênent mon hypothétique fuite vers le balcon, qu’il me fassent trébucher et que la chose, alors, en profite pour se jeter sur moi. Peut-être avait-elle l’intention de me dévorer, de se repaître de ma chair, de mes entrailles ? Mon Dieu… Mon Dieu…. Cette chose, mais qu’était-ce à la fin ? Mon sang bouillait dans mes veines. Jeudi, je défis puis refis chacun des noeuds de ma corde de draps, au cas où l’un d’entre eux présenterait quelque défaillance. Je m’agitais sans cesse, parfois inutilement ; je rongeais mes ongles, me déchirais la peau.
À présent, il me fallait attendre. Attendre, je le craignais, que la mort vienne me cueillir. J’attrapai mon fauteuil et le fis glisser jusque devant la porte ; quoique nerveux, je m’assis et tâchai de recouvrer un peu de mon sang-froid. Combien de temps restais-je ainsi, sans boire, sans manger, sans voir personne ? Je l’ignore. Les mots me manquent pour décrire ce que j’éprouvais en ces heures trop longues. Je me sentais comme le condamné attendant son bourreau au fond d’une cellule ; à ceci près que j’avais décidé de me défendre, que j’étais résolu à combattre. J’ignorais quelles étaient mes chances, et pour tout dire, je préférais ne pas y penser. Je n’étais d’ailleurs plus capable du moindre raisonnement ; mon cerveau se trouvait ralenti, et mes sens, ma vue, mon ouïe : obstrués, comme la lunette d’une longue-vue trop sale, à travers laquelle on peine à voir le paysage. C’était sans doute le manque de sommeil, ou la peur, mais l’environnement qui m’entourait me paraissait flou, constitué d’une manière étrange, ayant toute la semblance de ces choses intangibles qu’on voit dans les rêves.
Je sursautai, croyant me réveiller d’un vilain songe. Où étais-je ? Ah, oui, dans mon fauteuil. Quelle heure était-il ? Quel jour étions-nous ? À ces questions, cependant, je n’avais pas de réponses. Comme une chimère, la réalité tourbillonnait autour de moi, et je palpai mon visage, mon thorax, pour vérifier que j’étais en un seul morceau. Et malheureusement, je l’étais : tout ceci était réel – froidement réel.
Mon regard se posa sur la porte percée à la va-vite. Lorsque je vis ce trou au diamètre irrégulier donnant sur l’obscurité du couloir, ce trou informe qui semblait absorber la lumière, mon souffle se coupa – il se coupa tout à coup. Je fus pris d’un horrible sentiment d’angoisse qui électrisa jusqu’au dernier de mes nerfs ; et l’horreur me traversa de pied en cap, car oui, de nouveau, on frappait à la porte de ma chambre. Mes doigts osseux se crispèrent comme des pinces sur les bras du fauteuil en velours. Cependant que je restais immobile, stupéfait, un vent douteux se leva dans la pièce, et je sentis frémir non seulement chaque corde de mon âme, mais encore, tout à l’entour, chaque grain de poussière, chaque particule, chaque fibre de tissu. La matière elle-même tremblait devant l’horrible visiteur, de retour sur le seuil…
Je ne respirais plus. Mon coeur affolé battait à une vitesse que je ne saurais dire. J’y voyais trouble ; et ni mon esprit, ni mes sens, ni aucune de mes facultés corporelles ne pouvaient m’être d’aucun secours. J’étais littéralement bloqué. Il me fallut faire acte d’abstraction – à moins que ce ne fut de la résignation, ou de l’inconscience – pour me lever et affronter mon destin. Les mots de ma langue natale, et je le crois, ceux de tous les autres pays du monde, sont impuissants à dire ce que je ressentais et je ne sais vous conter fidèlement quel tourment ce fut de poser mon oeil tout contre le judas.
Je le gardai fermé quelques instants.
De peur, sans doute, de ce que je verrais ; de peur encore qu’on me le crève, qu’on me l’arrache – qui sait, que la bête s’en fasse un pendentif ?
Je croyais devenir fou.
Et je sus que je l’étais, lorsque, soulevant ma paupière, je vis qu’il n’y avait rien derrière la porte. Que le couloir était vide.
Pour autant, je n’étais pas soulagé, car bien qu’il n’y eût personne, que le palier fût indubitablement désert : on continuait de frapper à la porte maudite. Bonté divine, qu’était-ce ? Mais à la fin, qu’était-ce ? Un spectre, un fantôme, quelque esprit démoniaque ayant pris possession des lieux ? Ou bien un mécanisme, placé là, à même le panneau de bois, ayant pour but de me torturer, de me faire perdre la raison ? Seulement qui voudrait faire une chose pareille ?
Dégoulinant de sueur grasse, et haletant, je sortis pour en avoir le coeur net. Tout était en ordre. Jamais au cours de ma courte vie, je ne fus si triste, si désemparé, si désespéré, de voir que tout était en ordre. Pas de trace d’effraction, pas de mécanisme – plus un bruit, personne.
Dans le couloir, je m’affaissai, pris ma tête dans mes mains, voulus crier, de toutes mes forces ; or aucun son ne sortit de ma bouche, car les circonstances et le lot de stress qu’elles engendraient, avait comprimé ma cage thoracique au point que plus le moindre râle ne pouvait en sortir. Je restai là, un moment terrassé par le sort… Quand je sentis la nausée me prendre, la bile frôler mes amygdales – je venais de voir, en réalité, l’indicible abomination qui se dressait devant moi.
Ça n’était pas une silhouette, ça n’était pas un fantôme, et encore une fois je doute que les mots de ce monde suffisent à dire toute l’étendue de ce qui, alors, me vrilla la tête, me glaça le sang. Le sol, le parquet, les tapis, les lumières ; tout sur le palier était différent, tout semblait soudain venir d’ailleurs. L’éclairage douteux et inquiétant, selon que je me déplaçais à droite ou à gauche, faisait paraitre la tapisserie soit violette, soit verdâtre ; et de même, des perspectives impossibles, inhumaines, grotesques, oscillaient autour de moi comme l’onde sur l’eau claire. Ici, à cet instant, toute loi physique était abolie, – je sentais au plus profond de ma chair, dans mes organes, jusque dans les méandres de ma conscience, que cette dimension était absolument hostile à tous les éléments de la Terre et de la Vie, – qu’elle ne tarderait pas, comme un gigantesque piège, à se refermer sur moi.
J’imaginai les vastes terreurs qui s’étendaient au-delà du couloir et je fus frappé par des images qu’aucun homme saint d’esprit ne peut concevoir ; paniqué, ayant un mouvement de recul, je voulus rentrer chez moi : c’est un ainsi qu’une deuxième vague d’effroi me parcourut l’échine, car je constatai que la porte de mon appartement s’était refermée toute seule, sans bruit, sans une vibration – et pire encore, que le judas que j’y avais percé avait purement et simplement disparu. Il s’était envolé, en même temps que dans mon coeur, tout espoir, toute velléité de combattre.
Je me redressai, bondis, gémis ; je m’arrachai les cheveux ; fou de rage et de chagrin, je roulai contre les murs. Je pleurai, aussi ; et frénétiquement, je tambourinai à la porte close. Voulant me cacher quelque part, me sauver, me mettre à l’abri, je tambourinai partout ; et partout sur le palier les portes demeuraient closes. C’était désormais moi, l’esprit frappeur, coincé dans les méandres du temps et des choses, qui frappait et frappait encore… Mais à peine eus-je le temps de saisir cette ironie qu’une odeur familière me saisit à la gorge. – Familière mais non moins désagréable. – C’était l’odeur des canalisations, l’odeur chaude et croupie des cafards qui grouillent dans les murs. J’étais bel et bien chez moi. J’étais bel et bien dans mon couloir. Il était juste… changé. Je contractais mes pupilles pour faire la mise au point – le flou s’envola, à grande peine – et c’est alors que je vis paraitre la transformation immonde de la tapisserie, la véritable nature de ces hideux et maléfiques changements de couleur.
Vivant. Le mur était vivant. Il était couvert d’innombrables insectes, poudreux et irisés, faisant claquer leurs mandibules dans les abysses du couloir plein de ténèbres – abysses qui selon des angles illogiques, impossibles, se répétaient à l’infini sur des miles et des miles… C’était un paysage dont l’intelligence humaine ne peut supporter la contemplation. Tout était gigantesque, tout s’étendait à perte de vue, et les ombres, les reflets, même le son – lorsqu’il vibrait dans cet enfer – se comportaient de manière anormale. Les ondes sonores et lumineuses étaient aspirées puis broyées au travers des étranges corridors – j’avais face à moi la certitude de la mort, la certitude que jamais, nulle part, il n’y aurait de rédemption. Et ces murs, morbleu, ces murs immenses et abjects, couverts de mille-pattes, de blattes, de scarabées, d’hybrides jamais vus nulle part… Les pattes et les antennes s’entremêlaient ; ici, un papillon de nuit faisait voleter la poudre bleue de son abdomen ; là, une tête de fourmi sans corps formait dans sa gueule une abominable boule de suc ; et ailleurs, partout, les facettes de mille yeux rouges roulaient dans les orbites des monstres qui me dévisageaient.
Soudain investi d’une curiosité morbide, qui tenait sans doute au fait que je n’avais plus rien à perdre, je me rapprochai des parois vrombissantes et je caressai le flot immense des créatures. Ces ailes, ces poils, toutes ces antennes qui glissaient sous la pulpe de mes doigts… on n’avait rien vu de pareil sur les cinq continents. Les bêtes, soudées les unes aux autres dans le plâtre des cloisons – ou du moins dans ce que je croyais être du plâtre –, ne formaient en fait qu’un seul et même corps difforme, couvant en son sein le plus blasphématoire des secrets.
Un nouveau cri s’échappa de ma bouche. Si puissant, si aigu, qu’il fit frémir et mes tympans, et toute la paroi inséctoïde. Une mandibule géante s’était refermée sur ma main : en une seconde, en un giclement de sang, elle m’avait sectionné le majeur, l’annulaire, et la dernière phalange de l’auriculaire droit. D’abord, ma chair s’était lacérée sous cette lame noirâtre et organique, puis mes doigts, funestement, craquèrent un à un et tombèrent sur sol.
Mon premier réflexe fut d’attraper le bras mutilé et de le serrer de toutes mes forces, au niveau du poignet, pour arrêter le saignement. Mais il ne s’arrêta pas. Et ce fut bientôt autre chose que du sang qui jaillit de mes veines. De nouveaux doigts. Il me poussait de nouveaux doigts, qui cependant n’avaient rien d’humain : tout au plus les pattes d’un abject cancrelat, fibreuses, velues et gluantes ; et elles ne cessaient de pousser dans le prolongement de mes os ; et je sentais le mal gagner mon corps entier ; et mon âme pourrir, et bientôt je me précipitai vers ce qui fut un jour la porte du grand escalier. Je voulais que tout s’arrête et je me dis que je défoncerai la porte, que je me fracasserai, pour y mourir, dans les marches qui à l’infini descendaient vers l’insondable. C’est ce que je fis. La porte, aux proportions surnaturelles, n’opposa aucune résistance : j’y donnai un coup d’épaule – elle céda. Et je tombai de longues secondes, contemplant dans ma chute l’empire illimité du Mal et de ses sombres démons ; et juste avant de perdre connaissance, au tout dernier instant, je songeai que rien, rien sur Terre ne résisterait à l’assaut de cette horde perverse venue d’un autre monde.

Le vide se fit, puis le noir, et enfin, une profonde lumière blanche. Je crus voir les rayonnantes lumières du paradis – je remerciai déjà le Seigneur, et la Vierge, et les saints –, mais mon oeil en s’ajustant me fit constater que j’étais dans un hôpital, ou peut-être une sorte de clinique, aux lueurs quoi qu’il en soit trop blanches et trop vives.
D’autres couleurs se détachèrent bientôt de mon champ de vision : du gris, du vert pâle ; et cependant que je ne pouvais bouger – car mes bras, alors, étaient prisonniers d’une camisole de force –, fit son entrée un médecin sombre et las, en costume de tweed dessous sa blouse. Il croyait savoir ce qu’il faisait ; je savais, moi, à quel point il se trompait.
On m’expliqua que j’étais fou. Qu’on m’avait retrouvé sur le palier de mon appartement, les doigts tranchés par un sécateur que j’avais acheté quelques jours plus tôt, à la droguerie se trouvant à l’autre bout de la ville. On me dit et on me redit à de multiples reprises qu’il n’y avait rien à craindre, et qu’on s’occuperait de moi. Mensonges. Mensonges idiots, sans importance.
Il fallut longtemps pour qu’on m’accorde le droit d’utiliser du papier et un crayon ; comme les gens de l’asile avaient trouvé chez moi quantité de couteaux et d’armes cachés dans tous les coins, ils présumaient que je pourrais faire mauvais usage de quelque objet pointu – que je pourrais me tuer, même avec une mine de graphite. Mais je ne voulais plus mourir ; plus tout de suite ; je devais écrire, raconter ce que j’avais vu et dire l’Horreur, la dire le plus clairement, le plus nettement possible, afin que tous en prennent acte.
J’ignore si quelqu’un lira ceci et daignera prendre mon témoignage au sérieux ; j’ignore si on me croira jamais ; pour autant, j’aurais fait mon devoir et le monde sera prévenu.
Premièrement, que le lecteur sache que je n’ai jamais acheté de sécateur. Deuxièmement, qu’il soit convaincu de l’inaltérable véracité de mon récit, non seulement par la quantité des précisions que j’y ai mises, mais encore par la qualité de ces dernières. Et troisièmement, qu’il sache que si j’écris aujourd’hui ces lignes, entre deux crises de démence au fond de mon asile de fous, c’est dans l’intérêt du genre humain, dans l’intérêt de tout ce qui vit sur Terre et ailleurs. Car ne nous y trompons pas, ce qui m’a flétri l’âme, ce qui a détruit l’ensemble de mon système nerveux, est une force infiniment négative, dévorante – essentiellement hostile à toute joie, à toute vitalité ; en un mot, à tout ce qui fait qui nous sommes.
Je ne sais pas ce qu’est cette chose. Je ne sais pas où elle se trouve, d’où elle vient ni ce qu’elle veut. Mais je sais qu’elle existe ; qu’elle se trouve là, quelque part, et que si l’envie lui prend, elle broiera n’importe lequel d’entre vous.
Lecteurs, ne vous aventurez pas sur le Seuil.
Lecteurs, c’est la porte des Enfers.

*Rature frénétique, barrant la page d’une marge à l’autre*

Il est temps pour moi d’en finir. Cependant que je noircis ma dernière feuille de papier, le Docteur prépare ma leucotomie. Dieu tout puissant, c’est une douce caresse en comparaison de ce que j’ai vu. Demain, tout sera terminé. Demain, je ne me souviendrai plus.


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