Chactas en méditation sur la tombe d’Atala

Par Francisque Duret, 1836 –

CettChactas (2)e statue me fascine. Je l’ai découverte par hasard, sur Pinterest, et elle m’a tout de suite tapé dans l’oeil. Tout d’abord : la chevelure. Longue, tressée, douce, naïve presque ; elle est en totale opposition avec l’expression du sujet, avec la mélancolie de ce visage et la crispation de ces doigts, dont on dirait qu’ils se tordent et trépignent sous l’effet du chagrin. La courbure naturelle du cheveu, cette tresse qui s’enroule négligemment à l’arrière de la tête, tout ceci contribue à véhiculer une idée de jeunesse et d’innocence ; jeunesse et innocence, toutes deux foudroyées par la tristesse.

Je crois que ce qui me séduit dans cette sculpture repose essentiellement sur le contraste. Le contraste qu’il y a entre la beauté du jeune homme, simple, naturelle, quasi sauvage, pleine de vie ; entre sa beauté, donc, et l’extrême froideur de sa mélancolie, qui le pousse à rester là, immobile, sur la tombe de sa bien aimée.

Car c’est bien de Chactas dont il s’agit, le héros du roman Atala, ou Les Amours de deux sauvages dans le désert, par François-René de Chateaubriand. Chactas est un amérindien Natchez, amoureux d’Atala, elle aussi amérindienne, mais dont la mère est convertie au christianisme. Enceinte et devant Dieu, la mère d’Atala promet que sa fille restera vierge à jamais. Ne voulant pas forfaire à cette promesse, ladite Atala, folle d’amour pour le beau Chactas, décide de s’empoisonner afin de ne pas céder à la tentation. C’est donc un amant proscrit par le chagrin que représente Francisque Duret, un amant éploré, « enseveli par la plus amère rêverie ».

chactas-sur-la-tombe-d-atala-04-900x1200 2« Je fus tenté de rouvrir la fosse, et de voir encore une fois mon amante ; une crainte religieuse me prit. Je m’assis sur la terre, fraîchement remuée, où déjà rampait le ver, qui cherchait un passage vers sa proie. Un coude appuyé sur mes genoux, et la tête soutenue dans ma main, je demeurai enseveli par la plus amère rêverie. »

— Chateaubriand

Chactas (3)Le contraste dont je parlais plus haut ne rayonne pas qu’au niveau du visage ou de la chevelure. C’est la sculpture toute entière qui en est saisie. Le corps de Chactas respire la jeunesse et la force des musculatures nouvellement conçues, ses courbes douces et rondes sont celles d’un athlète au plus haut niveau de sa forme ; et pourtant ses muscles sont figés, recroquevillés, quand ils ne sont pas carrément crispés, à la manière de ses orteils qui semblent chercher un peu de réconfort dans un mouvement nerveux et automatique. La nudité, la peau lisse et le pagne indolemment noué autour de la taille, transcrivent eux aussi quelque chose de cette innocence, de cette jeune naïveté encore insoucieuse, soudainement rattrapée par la vie, soudainement abattue en plein vol.

Bien sûr je n’ai pas la prétention de tout comprendre de cette oeuvre ; chaque interprétation est subjective – voici la mienne.

Chactas en méditation sur la tombe d’Atala nous dit quelque chose de la vie et de la mort, et plus précisément de la vie, dans sa candeur et sa beauté, prenant conscience de la mort. Cette statue représente la jeunesse et la vitalité face à l’engourdissement du deuil, elle représente ce moment particulier par lequel nous passons tous, où l’on comprend que tout est mortel, que tout pourrira un jour ou l’autre. Je vois dans cette sculpture deux forces qui s’opposent : la beauté du corps, la beauté de l’âme, et la perspective de leur disparition – elle nous fait sentir à quel point, comme Chactas, nous sommes nus et désarmés face à la mort de ceux qu’on aime. La fragilité, le caractère éphémère de toute chose, la beauté du monde fauchée par le destin, voilà en somme ce que m’évoque ce bronze de Francisque Duret, et je n’ai pas peur de dire que c’est un chef-d’oeuvre.

Pour terminer sur une note un peu plus légère, je vous invite à venir saluer l’amérindien Chactas au musée des beaux-arts de Lyon, où voilà presque deux-cents ans qu’il médite face aux arbres…

_duret_chactas_dos_pfh-5888._legende_4_b_0 3