Émerveillement & Négativité

Voilà plusieurs semaines que je réfléchis à l’écriture d’un nouveau billet d’humeur. J’ai quelques idées en tête, bien entendu. Mais je me rends compte d’une chose : toutes mes idées sont négatives. D’ailleurs, quand je regarde les articles déjà publiés sur ce blog, je n’y vois que des critiques, que des râleries – aucun gage d’admiration ni d’émerveillement. Et tout ce qui me vient à l’esprit quand il me faut parler d’écriture, c’est de m’énerver devant telle chose, d’en fustiger telle autre… Il s’agit de mon métier, de quelque chose que j’aime, et pourtant je ne trouve rien à en dire que du mal. Alors, quel est le problème ? 

Remarquez, lorsque que je consulte les réseaux sociaux, je ne suis pas dépaysé. On s’y plaint, on s’y énerve, on y crie en permanence au scandale ou à l’injustice. Parfois à raison, souvent à tort. Bien sûr, l’humanité n’a pas attendu l’avènement d’internet pour être foncièrement négative : les bars PMU d’hier étaient le Twitter d’aujourd’hui ; et nos râleries n’ont rien à envier à celles de jadis. Tout le monde se plaint depuis toujours, c’est un fait –  la question est de savoir pourquoi.

Voilà ma théorie. On râle, on critique, on insulte, parfois même on détruit, pour une simple et bonne raison : exister, être quelqu’un, se donner de la consistance. La plainte, c’est la conversation de ceux qui n’ont rien à dire. S’énerver, c’est être regardé ; s’indigner, c’est être écouté ; bref, c’est être au centre de l’attention – le tout sans avoir à faire le moindre effort, ni de création, ni d’inventivité. Car ne nous le cachons pas, la parole négative est le degré zéro de création – le poison de la vie artistique.

J’ai déjà eu l’occasion de le dire, ma conception de l’art se résume ainsi : sans cesse rechercher la beauté. Mais comment peut-on faire oeuvre de beauté si on se focalise sur la laideur ? Comment peut-on être inspiré quand on passe son temps à ressasser ce qui ne va pas, à pleurnicher, à vociférer ? Je n’ai jamais tant envie d’écrire que quand je regarde un bon film ou que je m’émerveille devant un tableau de maître : la beauté entraîne la beauté ; la négativité, elle, entraîne le néant.

Peut-être ce constat est-il très personnel, peut-être qu’il ne concerne que moi : mais j’en suis sûr, il m’est impossible de créer quoi que ce soit en ayant le nez planté dans les contrariétés du monde, en m’énervant ou en critiquant ce•ux qui m’entoure•nt. Je crois au contraire que tout artiste a besoin, pour créer, d’une qualité essentielle : l’émerveillement.

Or l’émerveillement est une denrée plutôt rare, de nos jours. Aujourd’hui, celui qui s’émerveille passe pour un parfait crétin, un benêt aux extases niaises et bruyantes. Il n’y a qu’à faire un tour sur nos sempiternels réseaux sociaux pour s’en convaincre : plaignez-vous de l’affaire Fillon, et le nombre de like explosera ; en revanche, expliquez pourquoi le Laudamus Te de Vivaldi vous fascine, et il y a fort à parier que personne ne s’intéressera à votre publication. Et ce sera la même chose partout, sur le web ou ailleurs. L’esprit a trop tendance à retenir ce qui l’énerve : en fait, a retenir que ce qui ne va pas.

Eh bien moi, je pense qu’il faut se faire violence. Qu’il faut se forcer à prendre le temps de l’observation, de l’émerveillement. Voilà l’une de mes résolutions : mieux regarder et mieux apprécier le monde qui m’entoure. Non seulement parce que, comme je l’écrivais plus haut, la beauté entraîne la beauté, mais aussi parce qu’une vie passée à digérer des rancoeurs déjà mille fois digérées ne vaut pas précisément la peine d’être vécue. D’accord. Les résolutions, c’est bien beau, mais encore faut-il pouvoir s’y tenir. J’ai réfléchi aux moyens que j’avais de contempler les belles choses qui m’entourent, et aux moyens de méditer à cette contemplation. Je vous le donne en mille, ce blog va m’être utile.


Aimer, puis écrire

De très nombreuses oeuvres d’art me sont chères, comme à vous tous j’imagine, de ces oeuvres qui vous marquent et qui vous accompagnent partout. Je ne crois pas inutile de faire partager cet engouement. Et c’est pourquoi, dorénavant, lorsque je rencontrerai un tableau, une sculpture ou quoi que ce soit qui me semblera digne d’intérêt, j’en ferai un article de blog. Je tâcherai de faire connaître ce qui me passionne, mais surtout pourquoi cela me passionne. Telle création me touche, mais pour quelle raison, qu’est-ce qui fait qu’elle m’émeut, qu’elle me transporte ? Difficile de dire quelle forme prendront ces billets ; peut-être seront-ils très académiques, ou peut-être que ce sera quelque chose de plus léger, comme un journal d’impressions. Je suppose que ça dépendra de mon humeur. Toujours est-il qu’il faut que j’écrive sur ce que j’aime, et non plus sur ce que je n’aime pas ou sur ce qui m’énerve. La créativité doit être nourrie, et je veux nourrir la mienne à l’émerveillement.


Certaines personnes pensent que l’art décrépit ou dégénère au fil de la modernité. Difficile de leur donner tort en voyant Milo Moiré pondre des oeufs avec son vagin ou Piero Manzoni mettre ses excréments en conserve, mais ne pourrait-on pas dire que cette prétendue décrépitude est le produit de notre temps et de ses travers ? Je veux dire le produit d’un monde vulgaire, chargé de négativité, vécu dans la frénésie de l’information, et peuplé de gens qui ne prennent plus le temps de s’émerveiller face à ce qui est réellement beau. En général, je n’aime pas l’art contemporain. Je trouve que c’est une mauvaise réponse à ce qui ne va pas dans notre monde. Sous couvert de dénoncer, sous couvert d’être subversif, on rajoute l’absurdité de l’art à l’absurdité de l’univers – là où au contraire l’art est censé apporter du sens et de la beauté.

C’est un parti pris, pourquoi pas, mais ça n’est pas le mien. Je ne veux pas être de ceux qui poussent l’abstraction jusqu’à peindre des toiles blanches et filmer du vide pendant 2h40, fut-ce pour dénoncer le vide de notre société ou que sais-je encore. C’est sans issue ; on n’ira nulle part en marchant sans cesse sur la voie du néant.

Je veux faire acte de création, pas de destruction ; et pour véritablement créer en sortant de l’impasse nihiliste de l’art contemporain, il faut voir du beau, s’en imprégner, s’en émerveiller, et peut-être essayer de faire aussi bien.