La posture de l’écrivain

Écrire est une affaire sérieuse. Si j’osais, je dirais même que c’est un acte de noblesse. Un travail difficile, de longue haleine, sensément au service de l’art et de la beauté. Excusez du peu. Seulement voilà : écrire, c’est aussi et surtout le moyen de se mettre en scène. Le moyen de faire parler de soi, et de se montrer sur les réseaux sociaux, paré de ses plus beaux atours de poète maudit. Si le néo-geek des années 2010 porte de grosses lunettes noires et des t-shirts Marvel, l’écrivain des temps modernes, lui, ne sort jamais sans son Moleskine. Du reste, il ne raterait pour rien au monde l’occasion d’en publier les meilleurs extraits sur Instagram. Et ce n’est pas le pire… Les plus douteux des auteurs présents sur le web poussent l’absurde jusqu’à reprendre à leur compte de vieilles images d’Épinal : machine à écrire, plume d’oie, chemise blanche, papier froissé, tabac et caféine… Bref, on n’écrit pas, on joue à l’écrivain. On ne crée pas, on enfile un costume d’artiste – de préférence torturé – et on prend un selfie. Bienvenue dans l’ère de l’information, à moins que ce ne soit celle du narcissisme à outrance.

Vous l’aurez compris, ce billet traite de la posture de l’écrivain. Il tâchera d’entrevoir les solutions qui s’offrent à tout jeune auteur pour ne ne plus se vautrer dans le cliché et les faux-semblants – tout jeune auteur, y compris moi. Car il est bien évident que le coup de gueule que je pousse aujourd’hui est pour l’essentiel une manière de me remettre en question. La posture est une facilité, elle est la tentation de tous, et je crois ne pas avoir été le dernier à lui ouvrir les bras.

Alors commençons par identifier notre ennemi : qu’est-ce, exactement, que la posture de l’écrivain ? Eh bien c’est une complaisance. C’est une paresse intellectuelle, qui pousse les auteurs de tout poil, célèbres ou méconnus, confirmés ou débutants, à se mettre davantage en scène eux-mêmes que leurs personnages – que les personnages de leurs récits. Ceux que nous appellerons les « poseurs » ne se comportent pas comme des artistes au service de leur oeuvre ; c’est l’oeuvre qui est à leur service. Au service de leur ego, plus précisément. La création du poseur est toute entière assujettie à sa petite personne, à un compte Twitter, à une page Facebook… On comprendra qu’elle en souffre. On n’écrit pas pour l’amour de la beauté, on écrit pour plaire, que ce soit aux autres ou à nous-mêmes. Écrire dans la posture, c’est écrire en se regardant dans une glace, prêtant plus d’attention à son reflet qu’à son manuscrit. C’est ce que j’ai longtemps fait, ce que beaucoup de personnes continuent de faire, et ce que je suis résolu à éviter dorénavant.

À partir de là, une question se pose : comment procéder ?

Combattre l’égotisme

Pour se libérer de la posture, je crois qu’il faut commencer par arrêter de parler de soi. Arrêter de parler de soi de manière générale, que ce soit dans ses textes ou ailleurs. Je suis tombé l’autre jour sur le compte Twitter d’une jeune autrice dont je tairai le nom ; elle y traite, à grand renfort de hashtags, de ses « introspections », de son « moi tout entier », de son « mal-être bienheureux », voire  de sa révolte contre « l’injustice qu’elle s’inflige à force d’exister »… Loin de moi l’idée de piétiner la sensibilité de cette personne, mais je crois qu’il arrive un moment où il faut voir les choses en face. Vous savez quoi ? Le monde se fiche de ce que l’on ressent – et il a bien raison. Les gens ne veulent pas qu’on leur raconte notre vie, ils veulent qu’on leur raconte des histoires, qu’on les fasse rêver. J’ai peur, amis écrivains, que notre nombril ne fasse rêver personne.

Il faut être sincère, c’est la condition sine qua non pour se rapprocher ne serait-ce qu’un peu de ce qui pourrait être de l’art avec un grand -A. Et pour être sincère, il faut arrêter de se soucier de l’image que les autres ont de nous, car celle-ci nous pousse à être dans leurs yeux ce que nous ne sommes pas vraiment ; des imposteurs. On m’objectera sans doute que quiconque fait oeuvre de fiction parle avant tout de lui-même, ne serait-ce qu’inconsciemment. Et je répondrai ceci : certes, c’est précisément pour ça qu’il n’est pas utile d’en remettre une couche. Notre façon d’écrire suffit à dire qui nous sommes ; ne dressons pas notre portrait ailleurs qu’entre les lignes.

Une bonne fois pour toutes, cessons de nous commettre en mièvreries égocentriques et avançons.

Un seul critère : la beauté

Je ne suis pas philosophe et je ne m’aventurerais pas à essayer de définir ce qu’est la beauté. Néanmoins, chacun a sa propre idée de ce qui est beau, et je crois que c’est à cette idée qu’il faut être fidèle à tout prix. En plus du regard extérieur dont je parlais précédemment, l’artiste est confronté à d’autres démons : la peur de mal faire, de se tromper, de ne pas être lu, de ne pas adopter un format suffisamment populaire… En bref, la peur de l’échec.

Et conséquemment, il se trouve soumis à l’envie de se conformer à un quelconque modèle de réussite. En témoignent tous ces tutoriels qui fleurissent sur internet et qui vous enseignent dans le plus grand des calmes « comment devenir écrivain » – parfois même en seulement quarante jours. Cette mise en conformité, car c’est bien de ça dont il s’agit, nous pousse à créer d’une certaine manière ; elle aussi, est une forme de posture. Non contente de tuer dans l’oeuf tout embryon d’originalité, elle entame notre sincérité, et donc notre capacité à écrire quoi que ce soit de véritable.

Combien de coupes réalisées dans un manuscrit dans l’espoir de le vendre plus facilement ? Combien de textes jamais écrits de peur qu’ils ne trouvent pas leur public ? De projets avortés au motif que la mode n’est pas à ceci ou cela ? Voire même, et c’est le plus terrible : combien de créateurs de bonne foi, détournés d’une oeuvre sincère par toutes ces considérations qui relèvent plus du marketing que de la vie intérieure ?

Je le redis avec un brin d’ironie parce que la formule me fait sourire, mais écrire est une affaire sérieuse, et on ne triche pas avec ce genre de choses. La posture, qu’elle soit le symptôme de nos doutes et de nos peurs, ou bien qu’elle vire au délire mégalomaniaque, est un poison insidieux qui nous empêche de tendre vers le beau ; il faut la combattre de toutes les façons. Et ce faisant, je pense qu’il ne faut pas regarder autour de soi, pas plus qu’il ne faut se regarder soi-même ; mais plutôt, pour toute ligne de mire, avoir dans son viseur l’idéal que nous nous faisons de notre métier, – cet idéal qui peut-être nous permettra de faire un peu mieux la fois prochaine.

Ne pas se regarder, ne pas se torturer, juste : écrire.


Image de couverture : Caricature de Victor Hugo parue dans le Panthéon charivarique, 1841