La spontanéité sur internet

La spontanéité, c’est important. Tous les donneurs de conseils et tous les faiseurs de tutoriels vous le diront : pour percer sur internet, pour s’attirer la sympathie du public, il faut être naturel. Cela a pourtant de quoi poser quelques soucis.

Dans la vie de tous les jours, je ne crois pas être un garçon très spontané. J’aime mieux réfléchir à ce que je dis, et en dire le moins possible. Or, quand il s’agit de faire sa promotion et de se vendre sur les réseaux sociaux, il y a un hic. Je sens bien qu’il faudrait essayer d’avoir l’air sympathique. Qu’il faudrait tweeter, commenter, donner son avis sur tout en 140 caractères. Mais à quoi bon si l’on a rien à dire ?

«  Et si vous-mêmes, mesdames et messieurs, vous n’avez à rien dire, eh bien on en parle !  »

— Raymond Devos —

Je me suis parfois surpris à poster telle publication ou tel message par force, uniquement parce qu’il fallait entretenir une page Facebook ou un compte Twitter. On nous enseigne qu’il faut occuper l’espace, être actifs et réguliers, sous peine de ne jamais creuser son trou sur internet… Parler, parler, et parler encore. Quelle est la place des créatifs dans ce bavardage permanent ? Et si être naturel, au fond, c’était tout simplement la fermer un peu ?

14h30. C’est le petit matin. J’attrape mon téléphone et je consulte les réseaux sociaux. Ici, on se plaint du burkini ; là, on le défend. On s’empoigne, on s’écharpe, mais on se complimente aussi, parfois servilement ; on fait la cour à ceux dont on pense qu’ils peuvent nous être utiles. Les plus subtils font semblant de jouer le jeu de la sympathie ; les autres matraquent leur publicité comme on bourre une boite aux lettres de prospectus. Entre les punchlines mal senties et les #PrayForWhatever, entre les indignations militantes et la bêtise ordinaire à laquelle le web a donné une parole quasi mondiale, difficile de se faire entendre, et même de comprendre quoi que ce soit. Si en cet instant je devais être parfaitement naturel, si de devais être honnête avec moi-même… Je fermerais mon téléphone et je retournerais me coucher. Pourtant, je me creuse la tête pour essayer de formuler le tweet le plus percutent, le plus « spontané » possible.

Et c’est là que le bât blesse.

Je ne jette la pierre à personne. Le jeu que je dénonce, j’y joue moi-même. Je suppose que c’est la nature des choses : il y a un système et on s’y adapte. Ce système, c’est celui de l’information continue. De la rapidité, de l’instantanéité. Tout passe à toute allure : on essaye de prendre le train en route en espérant arriver quelque part. Et malheureusement, on en vient à dire des bêtises. On relaie des actualités inexactes. On fait le jeu de certaines propagandes. On se plaint, on s’énerve, on dénonce, on milite, on redouble à longueur de tweets de jugements à l’emporte-pièce… C’est à celui qui sera le plus indigné, le plus victime de quelque chose. Tout ça pour être vu, lu, ou entendu. En lieu et place de spontanéité, on dit n’importe quoi. On ne parle pas, on fait du bruit.

N’en déplaise au vaste cortège des philosophes déclinistes, ce n’est pas la faute d’internet. Ni des jeunes, d’ailleurs. Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas plus bêtes que ceux d’hier. Quant à internet, c’est un outil fabuleux, une formidable machine à partager et à multiplier. Seulement voilà, si on peut multiplier le savoir, la connaissance, la curiosité et l’humour, on peut aussi multiplier la connerie. Le problème ne vient pas de l’outil mais de la façon dont on s’en sert.

La question est donc : comment utiliser internet de manière a éviter la fonte quasi-totale des deux hémisphères de son cerveau ?

Je n’ai pas de réponse. Mais pour moi, le salut passera par la décision d’arrêter de faire semblant. La décision d’en dire le moins possible, ou du moins de ne pas parler sans avoir un minimum réfléchi. Notre époque est géniale et terrible à la fois : toute l’information du monde est à portée de main, mais nous en sommes en permanence bombardés, étriqués dans un système qui nous pousse à penser vite, mal, dans l’instant, et sans jamais prendre de recul. Un tweet n’a qu’une durée de vie limitée – quelques heures, peut-être ? –, il doit être court et faire suite à une actualité : bref, il nous pousse à réagir sans cesse, toujours à vif, et sans prendre le temps de peser le poids de nos mots. Si l’on se contentait de rire sur les réseaux sociaux, si c’était un pur divertissement, je n’y trouverais rien à redire. Mais le problème est que certains prétendent y penser. Y militer. Ou même y faire de la politique. Faire de la politique en 140 caractères ou par publication Facebook interposées, c’est la porte ouverte à tous les raccourcis. Quand ce n’est pas carrément parler pour ne rien dire.

Peut-être qu’une spontanéité du retrait, du recul, de la réflexion, peut-être que le réflexe de peser ses mots et de vérifier ses sources, vaudraient mieux que ce naturel factice par lequel on fait semblant d’avoir sans cesse quelque chose à dire. Au fond, dans le bruit et le commentaire permanent, peut-être que le silence est une manière de résister aux travers de l’époque.

Se taire et observer m’a toujours semblé être un parti pris intéressant. Reste à voir si ce principe est compatible avec ce que sont les médias aujourd’hui. Sans doute pas. Mais je veux croire qu’il ne tient qu’à nous de tirer le meilleur des outils qui sont les nôtres.