Fiction #1 : Nuit grise

À travers la vitre crasseuse de la chambre, le soleil se lève lentement. Il doit être cinq ou six heures du matin et les pâles rayons de l’aurore filtrent à travers les stores à demi-clos. À mesure que l’astre du jour progresse dans le ciel, le désordre de l’appartement, lui, sort de l’obscurité. Sur le bureau, des verres sales, gras, dégoutants ; des couverts pleins de sauce et une barquette qu’on a laissée là, fondre et moisir, toute seule. S’il fallait arrêter un seul et unique mot pour décrire l’ambiance qui règne dans la pièce, nous dirions : déchéance. Tout est abandonné, défait, démis, – à vomir. Sur le sol, du linge, une poubelle renversée, des chaussures sans dessus-dessous, et un sac vide qui traine comme un cadavre. Au plafond, des toiles d’araignée ; et sur les meubles, dans l’air, partout, de la poussière en nuages épars. Sur ce monceau de négligence et d’abandon résonne la pendule murale, vain tic-tac vibrant entre quatre murs sombres.

Et puis la lumière blême du matin vient chatouiller la figure du garçon, avachi sur le canapé. Sur son visage, pas de beauté ni de laideur : juste de la fatigue. Brun, svelte, à peine barbu, il se vautre dans un demi-sommeil langoureux. Conscient, certes, il ne veut pourtant pas se lever. Ouvrir les yeux ? Mieux vaut les garder fermés que de voir le chaos qui l’entoure. Le jeune homme veut rêver encore quelques minutes ; il n’y arrive pas, se tourne, se retourne, et enfin, péniblement, se redresse. Son flanc lui fait mal : le lit réversible n’est décidément pas à son goût. Il grimace, s’éclaircit la voix ; – sa bouche est sèche ; il grimace encore. Leo a toujours détesté se réveiller. Aux soirs de mélancolie, il se plaisait à dire que chaque réveil était une résurrection non consentie. Et lorsqu’il faut se relever, on sent sa langue pâteuse ; haleine d’outre-tombe ; et doucement, à grand-peines, on sort de son lit comme d’un cercueil.

Il tourne son probe regard – probe et pourtant si triste – vers la vitre, vers le dehors. Tout est blanc, tout est fade ; la rue, elle aussi, sort doucement de son engourdissement nocturne. Le jour déchire la nuit et l’indulgence de ses ténèbres. Le monde, à nouveau, se meut avec lenteur pour accomplir son quotidien d’absurdités. Incohérences piquantes, douloureuses, inexpugnables. Leo cligne des yeux desquels coule une larme ; il faut qu’il y aille, il ne veut pas, – et c’est bien le pis : il ira néanmoins. Dehors, une voiture dérape à grands crissements, on klaxonne. Debout sur ses jambes, il traverse son appartement ; il ne s’habille pas, il porte encore les vêtements froissés de la veille, – ça ira comme ça. Vers la porte, sa marche est lente, pénible, presque chaloupée à force de langueur. Il fait jouer la clef de métal dans la serrure de métal, il sort.

Leonard ne se tuera pas tout de suite, et tout cerné, tout pâle, à chaque seconde, il souffre cette lâcheté.


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