L’Oeil du spectre : Extrait #2

Jérémie Noisetier était sur le point de quitter sa chambre d’étudiant. C’était un studio miteux, situé près du local à poubelles, sur les vitres duquel se condensait l’exhalation des conteneurs à l’entour.  La lumière n’y pénétrait pas, ou très peu ; seules filtraient à travers les stores quelques lueurs électriques – probablement la télé des voisins.  Il n’y avait pas grand chose à voir, de toute façon. Juste des cartons. Des dizaines de cartons empilés ça et là, sans cohérence, à la hâte. Les déménageurs passeraient demain ; demain, l’appartement serait vide.

Et pourtant, Jérémie s’attelait à un dernier préparatif. Parmi toutes ses affaires, il avait sciemment omis d’en emballer quelques unes. Presque clandestinement, à la faveur du soir, il les rangeait dans son vieux sac de sport à demi couvert de boue, lequel ne s’était pas remis de sa dernière expédition en forêt. Lui qui était un jeune homme d’à peine vingt ou vingt-cinq ans, à la démarche mollassonne et à l’allure nonchalante,  on s’eut imaginé qu’il fourrerait ses affaires en vrac dans son bagage, qu’il ne mettrait aucun soin, aucune application à ordonner ses effets personnels… – c’était mal le connaître. Car en effet, il fit montre de la plus grande minutie, preuve de la plus extrême attention ; et sous les reflets blafards qui courraient dans la pièce, sa bouche ronde et potelée – une bouche d’enfant – se tordait en une grimace soucieuse. La moue de celui qui veut bien faire.

Ces objets qu’il manipulait avec une précaution excessive n’avaient rien d’un quelconque nécessaire de voyage : pas de vêtements de rechange, pas de casse-croute, pas même de quoi boire durant le long trajet qu’il devrait faire cette nuit. Mais rien que des boites noires, faites de plastiques ou de métal, flanquées de diodes, de boutons et d’antennes, dont le profane ne pouvait soupçonner l’usage. Il y avait également un camescope d’appoint, une boite de cassettes mini DV, une lampe torche, et ce qui, à vue d’oeil, ressemblait à un dictaphone ou à un enregistreur numérique.

Du reste, l’agencement dans le sac de tout ce matériel compliqué n’était pas chose facile : il fallait maximiser l’espace, prévenir les mouvements, éviter les chocs… Ajoutons à cela que ce grand dadais de Jérémie n’était pas des plus adroits, et l’on comprendra aisément qu’il lui fallut de longues minutes pour venir à bout de sa besogne.

À vrai dire, Jérémie ne dégageait pas précisément une impression de sérieux. C’était un cliché ambulant : le cliché de l’adolescence. Bien qu’il eut l’âge de porter la laisse des travailleurs – autrement appelée « cravate » –, il s’habillait de sweat shirts et de vieilles chemises à carreaux, ouvertes et débraillées, toujours trop grandes pour lui. Mince, il était haut de taille, ce qui n’empêchait pas ses traits enfantins, ses doux traits de garnement, de lui faire perdre toute contenance dès lors qu’il essayait de passer pour un adulte. Sa crinière, de même, n’était pas sans le rajeunir : il avait une longue chevelure blonde, touffue, désordonnée, qui ondulait dans l’anarchie la plus totale jusqu’au bas de ses clavicules. Une casquette défraichie contenait sa tignasse vers l’arrière – au moins, il n’avait pas de mèches dans les yeux. Cette casquette, évidemment, il la portait à l’envers, et même s’il avait conscience que tout son accoutrement était un brin surfait, un brin caricatural, il aimait, au fond, se croire tout droit sorti d’une sitcom américaine.

Voilà, il avait presque fini. Tout était rentré dans son sac ; connaissant son légendaire sens de l’organisation, cela tenait véritablement du miracle. Il se recula, gonflant ses joues d’air avant de lâcher un profond soupir. Son oeil noisette se posa sur sa montre – une grosse montre en caoutchouc – dont le cadran digital indiquait 19:54. S’il se dépêchait de rejoindre la gare, il pourrait attraper le prochain TER et serait de retour chez ses parents vers la fin de soirée. 22 ou 23h, cela lui paraissait être une heure raisonnable pour retrouver sa famille ; car il le savait, ce soir, quoi qu’il arrive, ni son père ni sa mère ne trouverait le sommeil.

Jérémie Noisetier venait de terminer ses études. Ou plutôt, pour être honnête, de les abandonner. Après un tortueux parcours fait d’échecs et de réorientations, vacillant tant bien que mal entre les départements d’arts appliqués et de musicologie – ces sciences dites « humaines » qui n’ont d’humaine que la vanité et de scientifique que le nom –, il se résigna à l’évidence : tout ceci était totalement absurde et ne le mènerait à rien, sauf peut-être au chômage ou aux anti-dépresseurs. Devant ce triste constat, il avait jeté l’éponge, il avait arrêté sans même obtenir ne serait-ce que sa licence.

Au grand désespoir de ses parents.

Il était d’une famille où l’on rêvait d’avoir des diplômes. Sa mère, en particulier, exerçait sur lui une pression considérable. Elle distillait à longueur de temps une sorte de peur clinique de ce qu’il se passerait demain ; effrayée par l’avenir, par l’effondrement du monde et l’augmentation constante du coût de la vie, elle mettait un point d’honneur à ce que sa progéniture trouve une bonne situation : une maison, un jardin, une pelouse bien taillée, des géraniums, peut-être même des dauphins en plâtre, mais surtout, surtout, une voiture pour aller au travail comme le font les honnêtes gens.

Elle serait déchirée. Elle n’arriverait sans doute pas à fermer l’oeil avant une heure indue ; Jérémie était bon pour l’entendre piailler un moment, si ce n’était pas jusqu’à l’aube. Pourvu qu’elle ne réveille pas tout le quartier, songea-t-il tandis qu’un éclair d’ironie lui passait sur le visage.

D’autre part, il ne pouvait pas compter sur son paternel pour lui apporter le moindre soutien. Facteur rustique en partance pour la retraite, ce dernier avait ceci de commun avec les vieux menhirs de Bretagne qu’il ne bougeait jamais et ne bronchait pas davantage. C’était un modèle de placidité – un modèle de placidité avec des moustaches. Il laisserait son fils se débrouiller tout seul ; il observerait l’esclandre d’un oeil compatissant, tout au plus.

20:06. Il était temps de partir – Jérémie n’en avait décidément pas envie. Pour tout dire, il n’avait envie de rien, pas plus de rester dans ce trou à rats que de rentrer chez lui. Il était désoeuvré, n’avait plus de but, aucune ambition ; sans doute se laisserait-il porté par la vie, en espérant que le cours des choses ne soit pas trop tumultueux, et qu’au moins, de torrents en ruisseaux, le Destin le conduise quelque part. Seul point positif dans toute cette grisaille : Jérémie aurait à présent tout le loisir de s’adonner à ses recherches.  Oh, « recherche », un bien grand mot que voilà – mais c’était le sien.

Fichant d’un geste appesanti son sac sur son épaule – toute cette camelote faisait son poids ! –, il se dirigea vers la porte d’entrée.

Il tâta ses poches pour vérifier qu’il avait bien ses clefs, son téléphone, son portefeuille… Tout était en ordre. Plus d’excuse pour retarder son départ. Bon, eh bien… en avant, alors. Il posa une main sur la poignée, fit jouer la serrure, quand – oh ! – il se rendit compte qu’il avait oublié quelque chose. Faisant volte-face, il se dirigea vers l’un des nombreux cartons qui peuplaient sa chambre et en tira un vieux livre plastifié, corné et rempli de post-it, qu’il glissa sans ménagement dans la poche extérieure de son sac. Sur le haut de la couverture, du fait qu’elle dépassait un peu du velcroc, on pouvait lire le titre : ENQUÊTE PARANORMALES – techniques et matériels d’un chasseur de fantômes.

Et ce fut d’un pas pressé qu’il se retourna vers la sortie – il ne fallait pas qu’il rate son train –, un pas si pressé qu’un cafard passant par là en fut la victime collatérale, écrasé dans l’indifférence la plus crasse sous la semelle du jeune homme. Un tour de clef, un claquement de porte, et il disparut de ce taudis où il ne mettrait plus jamais les pieds.

L’obscurité se fit brusquement plus totale – la télé des voisins venait de s’éteindre.


Image de couverte : Jason Mewes dans le film Dogma (1999)