Celui qui ne voulait pas : Extrait #1

Les soldats français qui occupaient le château de Rieu-Cerf – pour ceux qui avaient survécu ou qui n’avaient pas déserté –, s’étaient pressement réfugiés dans une tour de garde, à l’extérieur des murailles. De là, à l’abris de la mêlée, ils attendaient en priant que les choses se tassent, ou mieux encore : que les renforts arrivent. Mais c’était sans compter sur les chevaliers de l’Égide, bien déterminés à en découdre avec ceux qu’ils tenaient pour les assassins de leur bien aimée Comtesse. Oswald le Cadavérique, ce petit homme maigre comme un pantin désarticulé, menait derrière lui toute une escouade. Ces zélotes enragés avaient la ferme intention de déloger les Français de leur cachette. L’épée dans une main et dans l’autre la bannière verte au cerf d’argent, Oswald criait pour exalter ses troupes :

  — On va leur percer la panse ! Ils vont chier dans leurs chausses ! 

Le métal de leurs bottes tintait en grands bruits dans les escaliers. Tous se précipitaient, engoncés dans leurs armures, pour monter jusqu’en haut de cette « satanée tour d’entrailles du pape ! ». En plus d’être lourdes, leurs cuirasses, se cognant les unes contre les autres, faisaient un vacarme du diable. Dans la cohue se perdaient les ordres lancés par le Cadavérique. Les « pas de quartier ! » et autre « pour Ruderval ! » étaient couverts par le fracas immense des combats.

De leur côté, ces quatre fantassins français n’en menaient pas large. Tout autour de la porte qu’étaient sur le point de défoncer les chevaliers de Rieu-Cerf, ils se tenaient prêts pour un farouche baroud d’honneur, armes à la main. La tension était palpable et la sueur, en gouttes de sel, dégoulinait au fronts des défenseurs. Les mains s’agrippaient anxieusement aux crosses des arbalètes, les bruits métalliques allaient crescendo ; tout était suspendu ; et soudain, ils arrivèrent. La porte – tout ce qui séparait encore les proies de leurs prédateurs – sauta d’un coup de pied. Là, au sommet de cette tour où le bois côtoyait la pierre,  les chevaliers de l’Égide se regardèrent un moment, sans trop savoir quoi faire. Et puis la raison prit l’ascendant sur la nature : vengeance devait être faite. Ils chargèrent. Ils chargèrent et ils hurlèrent de tout leurs poumons. Leurs cris étaient tels qu’ils suffisaient à faire taire toute pensée, à déraciner de leurs cerveaux toute velléité de résistance. Et ils y allèrent. Sous le métal éventré, le sang des ennemis coula bientôt. Les Français voulurent se défendre : ce fut vain. Ils tirèrent quelques carreaux, gesticulèrent, se débattirent, mais à peine avaient-ils contré une attaque qu’ils en recevaient le quadruple. Leurs armures défoncées leur comprimaient la chair ; on les roua à mort, on les massacra sur place. Oswald, qui ne rechignait jamais à ce genre de besogne, alla même jusqu’à empaler de sa lame l’un des ennemis, l’épinglant au mur comme un simple morceau de parchemin. En vomissant du sang qui vint empoisser sa barbe, le supplicié ne parvint qu’à prononcer un mot…

— Pourquoi ? …

Et le Cadavérique répondit en frappant sa victime au visage, du revers de la main – une main gantée de fer –, ce qui eut pour effet de le faire taire définitivement.

En regardant ses compagnons d’arme qui achevaient les blessés, il épongea son front, reprenant haleine, comme si ça avait été un véritable défi que de prendre cette tour à quinze contre quatre. Puis il hocha la tête pour lui-même, l’air d’avoir accompli quelque chose de grand. Vint ensuite le moment fatidique où il fallut retirer son épée du mur sur lequel elle était plantée. Oswald s’y reprit à plusieurs fois, il grogna, il força, il pesta, mais il n’y avait rien à faire ; non-seulement le cadavre – quel encombrant cadavre ! – gênait tout mouvement, mais en plus, fichée entre deux pierres, la lame ne voulait pas bouger.

C’est alors que l’un des chevaliers sortit du lot de ses camarades. C’était sans doute le plus élancé d’entre eux. Ses épaules étaient si frêles et sa taille si fine qu’on se demandait comment il pouvait supporter le poids de son armure. Toutefois, si ce sac d’os d’Oswald pouvait porter le haubert, n’importe quel fils de paysan le pouvait aussi. Ce chevalier, donc, s’approcha du Cadavérique, et posant sur son épaule une main aussi douce qu’assurée, l’invita à reculer de quelques pas. Sans hésiter une seconde, guidé par la certitude de réussir, il empoigna l’épée d’Oswald et, d’un geste vif, la dégagea du mur où elle était plantée.

Ce fut simple comme le jour.

  Le chef d’escouade, en récupérant son arme, n’en revenait pas. En plus d’être humilié devant ses hommes, il était humilié devant sa conscience. Irrité, pincé dans son orgueil, il demanda :

— Qui êtes-vous, beau sire ? (Et puis, plus sèchement…) Je ne reconnais pas vos insignes !

Le chevalier ne montra pas le moindre signe de déstabilisation. Tranquillement, toujours très sûr de lui et précis dans chacun de ses mouvements, il retira son heaume, – non sans une certaine grâce. Ce fut un visage très jeune qui se dévoila aux yeux de l’assistance, une figure androgyne d’une pureté rarement vue sur le champ de bataille. Ses joues arboraient quelques rondeurs, sans pour autant qu’elles fussent potelées. Il avait les cheveux châtains, plein de sueurs, coupés à la hâte et disposés en désordre. C’était un naturel exquis et une simplicité farouche qui fondaient toute la joliesse du monde. Le tout couronné par un petit nez mignon.

— Je suis le fils du Commandeur Basiléï, répondit-il avec une neutre sobriété. Ester, pour vous servir.

Sa voix, enserrée dans le gorgerin, avait une teinte juvénile ; on eut dit celle d’un enfant, ou d’un tout jeune homme.

— Ah ! Ce cher vieux baron… ! (Il se fendit d’un sourire jaune.) Bon. D’accord. Très bien. Content de vous connaître.

Tandis que son interlocuteur hochait poliment la tête, Oswald trépignait sur place en essuyant dans les plis de son tabard sa lame dégoulinante de sang. Il cracha par terre un épais mollard jaunâtre, presque marron, de la même couleur que ses dents. Comme pour conclure cette scène déplorable, fâché, il aboya à l’attention de ses hommes :

— On renquille, les gars !