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Émerveillement & Négativité

Voilà plusieurs semaines que je réfléchis à l’écriture d’un nouveau billet d’humeur. J’ai quelques idées en tête, bien entendu. Mais je me rends compte d’une chose : toutes mes idées sont négatives. D’ailleurs, quand je regarde les articles déjà publiés sur ce blog, je n’y vois que des critiques, que des râleries – aucun gage d’admiration ni d’émerveillement. Et tout ce qui me vient à l’esprit quand il me faut parler d’écriture, c’est de m’énerver devant telle chose, d’en fustiger telle autre… Il s’agit de mon métier, de quelque chose que j’aime, et pourtant je ne trouve rien à en dire que du mal. Alors, quel est le problème ? 

Remarquez, lorsque que je consulte les réseaux sociaux, je ne suis pas dépaysé. On s’y plaint, on s’y énerve, on y crie en permanence au scandale ou à l’injustice. Parfois à raison, souvent à tort. Bien sûr, l’humanité n’a pas attendu l’avènement d’internet pour être foncièrement négative : les bars PMU d’hier étaient le Twitter d’aujourd’hui ; et nos râleries n’ont rien à envier à celles de jadis. Tout le monde se plaint depuis toujours, c’est un fait –  la question est de savoir pourquoi.

Voilà ma théorie. On râle, on critique, on insulte, parfois même on détruit, pour une simple et bonne raison : exister, être quelqu’un, se donner de la consistance. La plainte, c’est la conversation de ceux qui n’ont rien à dire. S’énerver, c’est être regardé ; s’indigner, c’est être écouté ; bref, c’est être au centre de l’attention – le tout sans avoir à faire le moindre effort, ni de création, ni d’inventivité. Car ne nous le cachons pas, la parole négative est le degré zéro de création – le poison de la vie artistique.

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La posture de l’écrivain

Écrire est une affaire sérieuse. Si j’osais, je dirais même que c’est un acte de noblesse. Un travail difficile, de longue haleine, sensément au service de l’art et de la beauté. Excusez du peu. Seulement voilà : écrire, c’est aussi et surtout le moyen de se mettre en scène. Le moyen de faire parler de soi, et de se montrer sur les réseaux sociaux, paré de ses plus beaux atours de poète maudit. Si le néo-geek des années 2010 porte de grosses lunettes noires et des t-shirts Marvel, l’écrivain des temps modernes, lui, ne sort jamais sans son Moleskine. Du reste, il ne raterait pour rien au monde l’occasion d’en publier les meilleurs extraits sur Instagram. Et ce n’est pas le pire… Les plus douteux des auteurs présents sur le web poussent l’absurde jusqu’à reprendre à leur compte de vieilles images d’Épinal : machine à écrire, plume d’oie, chemise blanche, papier froissé, tabac et caféine… Bref, on n’écrit pas, on joue à l’écrivain. On ne crée pas, on enfile un costume d’artiste – de préférence torturé – et on prend un selfie. Bienvenue dans l’ère de l’information, à moins que ce ne soit celle du narcissisme à outrance.

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La spontanéité sur internet

La spontanéité, c’est important. Tous les donneurs de conseils et tous les faiseurs de tutoriels vous le diront : pour percer sur internet, pour s’attirer la sympathie du public, il faut être naturel. Cela a pourtant de quoi poser quelques soucis.

Dans la vie de tous les jours, je ne crois pas être un garçon très spontané. J’aime mieux réfléchir à ce que je dis, et en dire le moins possible. Or, quand il s’agit de faire sa promotion et de se vendre sur les réseaux sociaux, il y a un hic. Je sens bien qu’il faudrait essayer d’avoir l’air sympathique. Qu’il faudrait tweeter, commenter, donner son avis sur tout en 140 caractères. Mais à quoi bon si l’on a rien à dire ?

«  Et si vous-mêmes, mesdames et messieurs, vous n’avez à rien dire, eh bien on en parle !  »

— Raymond Devos —

Je me suis parfois surpris à poster telle publication ou tel message par force, uniquement parce qu’il fallait entretenir une page Facebook ou un compte Twitter. On nous enseigne qu’il faut occuper l’espace, être actifs et réguliers, sous peine de ne jamais creuser son trou sur internet… Parler, parler, et parler encore. Quelle est la place des créatifs dans ce bavardage permanent ? Et si être naturel, au fond, c’était tout simplement la fermer un peu ?

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Fiction #3 : Réquisitoire pour un dimanche

— I —

Ce dimanche-là, Camille eut beaucoup de difficultés à choisir ses vêtements. C’était une jeune lycéenne en section littéraire, du genre à porter des sarouels et une cigarette roulée derrière l’oreille. Elle faisait du théâtre, beaucoup de sport ; bref, on ne peut pas dire qu’elle s’habillait avec  une extrême coquetterie. En général, elle ne réfléchissait pas, elle ouvrait son armoire et prenait au hasard ce qui lui tombait sous la main. L’important, se disait-elle, c’est que ce soit confortable !

Mais ce dimanche-là, les choses n’étaient pas si simples. À midi, c’était repas de famille. Obligatoire.

Voilà longtemps que les parents de Camille étaient séparés. Quant au reste de l’arbre généalogique, oncles, neveux et cousins… tout ce beau monde ne s’entendait pas. À vrai dire, ils se détestaient. Il était rare qu’ils s’adressent la parole autrement que pour se faire des reproches, ou, éventuellement, régler quelques formalités administratives. Untel avait été trop couvé par sa mère et le lui faisait payer même quarante ans plus tard, unetelle s’estimait flouée quant au partage des biens familiaux… On s’envoyait des piques, des fions, des insultes ; on vivait chacun de son côté, sans vouloir croiser le regard de l’autre, tachant de ne surtout rien avoir à faire avec lui.

Ces gens-là n’avaient pas envie de se retrouver autour d’une table pour partager le sempiternel gigot du dimanche, avec service en porcelaine et ronds de serviette à la clef. Ils n’en avaient pas envie, or c’est précisément ce qu’ils s’apprêtaient à faire.

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Fiction #2 : Le Connétable

Le Connétable, en son temps, était un homme fameux. Il ne manquait jamais une occasion de faire parler de lui. De banquets en escarmouches, de batailles en cérémonies, il pavanait partout ses orgueilleuses moustaches et sa belle bedaine de ripailleur. Une lumière vive brillait au fond de son regard ; ses yeux, d’un noir profond, se posaient sur les êtres et les choses avec une assurance à toute épreuve. Il était le chef, on ne lui résistait pas. Grand ? Certes non. Fort ? Pas davantage. Mais cependant investi d’une telle fougue, d’une telle volonté, qu’il semblait à lui seul être capable de commander au Destin. Un geste de sa main et une ville était prise ; un mot de sa bouche, toutefois, et elle était sauvée. Lorsque le Connétable désirait quelque chose, il l’obtenait ; son entourage, docilement, exécutait tous ses caprices. « Voulons », « nous plait », tel était son vocabulaire favori. Très royal, il régentait son monde comme le soleil régente la terre des Hommes, et gare à celui qui se dressait sur son chemin ! On raconte que le dernier à lui avoir déplu finit noyé dans les douves de son château. Il était colérique, sanguin, obtus parfois, mais toujours bon vivant, bonhomme… Et la vue de ses moustaches fleuries suffisaient à exalter ses soldats ; lorsqu’ils le voyaient paraitre tout enrubanné de médailles, ils s’écriaient : « Voilà notre capitaine ! Voilà un rude gaillard ! ». Tous l’admiraient, même ses détracteurs. À la guerre comme à la table, il avait un appétit d’ogre. Il empalait les pièces de viande sur sa fourchette de même que les ennemis sur son épée : par charrettes entières. Ailes de perdrix, poulardes aux moût ardent, pâté de cerf et lardé d’ognons – rien ne résistait à son estomac d’airain, pourtant usé par le passage de cinquante-trois automnes. Depuis tout ce temps, pas une maladie, pas la moindre humeur néfaste n’avait contrarié sa digestion : il buvait la vie à grande gorgées, et pour faire bonne mesure, il épongeait le tout avec deux miches de pain par jour…

Néanmoins, le Connétable avait un secret.

L’Oeil du spectre : Extrait #2

Jérémie Noisetier était sur le point de quitter sa chambre d’étudiant. C’était un studio miteux, situé près du local à poubelles, sur les vitres duquel se condensait l’exhalation des conteneurs à l’entour.  La lumière n’y pénétrait pas, ou très peu ; seules filtraient à travers les stores quelques lueurs électriques – probablement la télé des voisins.  Il n’y avait pas grand chose à voir, de toute façon. Juste des cartons. Des dizaines de cartons empilés ça et là, sans cohérence, à la hâte. Les déménageurs passeraient demain ; demain, l’appartement serait vide.

Et pourtant, Jérémie s’attelait à un dernier préparatif. Parmi toutes ses affaires, il avait sciemment omis d’en emballer quelques unes. Presque clandestinement, à la faveur du soir, il les rangeait dans son vieux sac de sport à demi couvert de boue, lequel ne s’était pas remis de sa dernière expédition en forêt. Lui qui était un jeune homme d’à peine vingt ou vingt-cinq ans, à la démarche mollassonne et à l’allure nonchalante,  on s’eut imaginé qu’il fourrerait ses affaires en vrac dans son bagage, qu’il ne mettrait aucun soin, aucune application à ordonner ses effets personnels… – c’était mal le connaître. Car en effet, il fit montre de la plus grande minutie, preuve de la plus extrême attention ; et sous les reflets blafards qui courraient dans la pièce, sa bouche ronde et potelée – une bouche d’enfant – se tordait en une grimace soucieuse. La moue de celui qui veut bien faire.

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Celui qui ne voulait pas : Extrait #1

Les soldats français qui occupaient le château de Rieu-Cerf – pour ceux qui avaient survécu ou qui n’avaient pas déserté –, s’étaient pressement réfugiés dans une tour de garde, à l’extérieur des murailles. De là, à l’abris de la mêlée, ils attendaient en priant que les choses se tassent, ou mieux encore : que les renforts arrivent. Mais c’était sans compter sur les chevaliers de l’Égide, bien déterminés à en découdre avec ceux qu’ils tenaient pour les assassins de leur bien aimée Comtesse. Oswald le Cadavérique, ce petit homme maigre comme un pantin désarticulé, menait derrière lui toute une escouade. Ces zélotes enragés avaient la ferme intention de déloger les Français de leur cachette. L’épée dans une main et dans l’autre la bannière verte au cerf d’argent, Oswald criait pour exalter ses troupes :

  — On va leur percer la panse ! Ils vont chier dans leurs chausses ! 

Le métal de leurs bottes tintait en grands bruits dans les escaliers. Tous se précipitaient, engoncés dans leurs armures, pour monter jusqu’en haut de cette « satanée tour d’entrailles du pape ! ». En plus d’être lourdes, leurs cuirasses, se cognant les unes contre les autres, faisaient un vacarme du diable. Dans la cohue se perdaient les ordres lancés par le Cadavérique. Les « pas de quartier ! » et autre « pour Ruderval ! » étaient couverts par le fracas immense des combats.

De leur côté, ces quatre fantassins français n’en menaient pas large. Tout autour de la porte qu’étaient sur le point de défoncer les chevaliers de Rieu-Cerf, ils se tenaient prêts pour un farouche baroud d’honneur, armes à la main. La tension était palpable et la sueur, en gouttes de sel, dégoulinait au fronts des défenseurs. Les mains s’agrippaient anxieusement aux crosses des arbalètes, les bruits métalliques allaient crescendo ; tout était suspendu ; et soudain, ils arrivèrent. La porte – tout ce qui séparait encore les proies de leurs prédateurs – sauta d’un coup de pied. Là, au sommet de cette tour où le bois côtoyait la pierre,  les chevaliers de l’Égide se regardèrent un moment, sans trop savoir quoi faire. Et puis la raison prit l’ascendant sur la nature : vengeance devait être faite. Ils chargèrent. Ils chargèrent et ils hurlèrent de tout leurs poumons. Leurs cris étaient tels qu’ils suffisaient à faire taire toute pensée, à déraciner de leurs cerveaux toute velléité de résistance. Et ils y allèrent. Sous le métal éventré, le sang des ennemis coula bientôt. Les Français voulurent se défendre : ce fut vain. Ils tirèrent quelques carreaux, gesticulèrent, se débattirent, mais à peine avaient-ils contré une attaque qu’ils en recevaient le quadruple. Leurs armures défoncées leur comprimaient la chair ; on les roua à mort, on les massacra sur place. Oswald, qui ne rechignait jamais à ce genre de besogne, alla même jusqu’à empaler de sa lame l’un des ennemis, l’épinglant au mur comme un simple morceau de parchemin. En vomissant du sang qui vint empoisser sa barbe, le supplicié ne parvint qu’à prononcer un mot…